La clinique dans tous ses états ...
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La clinique dans tous ses états


Par Georges SCHOPP
septembre 1985

 

 

Cette chronique sera consacrée aux multiples et complexes articulations, clivages, interférences, exclusions, différences entre la médecine, la science, la psychologie, la psychanalyse, mais aussi aux multiples contradictions internes à chacune d’elles. Nous tenterons d’y repérer les lignes de force et de fond dans ses aspects actuels, mais aussi historiques.


Au moment même où notre profession obtient le TITRE l’inscrivant légalement dans le social, se développe une seconde poussée scientiste qui prend nom de bio-génétique et neuro-sciences. Elle était particulièrement repérable dès le 20ème anniversaire de l’I.N.S.E.R.M. où les intervenants réduisirent la personne humaine à ses composantes biologiques et neuronales (cela leur valut cette magnifique interrogation du sociologue S MOSCOVICI : «  les neuro-sciences ne sont-elles pas en train de devenir un placebo social ?)


Elle se manifeste aussi d’une manière exemplaire si ce n’est caricaturale dans la rubrique médecine du monde, bi-mensuelle depuis mars. Sans que nous nous soyons concertés, mon collègue P GAUDRIAULT et moi-même sommes intervenus pour dénoncer cette apologie sans nuance de « l’ordre anatomique, physique ou chimique » (FREUD in les Résistances à la psychanalyse N.R.P. n° 20)


Seconde poussée scientiste car une première se développa dès le milieu du 19ème siècle, moment où la médecine et la psychiatrie se réfèrent exclusivement à l’anatomie et à la physiologie. Il en résulta ce qui était recherché nommément le refoulement de la psychologie praticienne. (Que certains, au sein même de la psychologie refoulèrent la psychanalyse, c’est une évidence, et nous aurons certainement l’occasion d’y revenir).


Pourtant simultanément (l’histoire ne se répète pas tout à fait identiquement), les médecins sont de plus en plus nombreux à penser que la science ne peut rendre compte de la totalité du pathos. Ils font donc appel à des intervenants de formation et d’orientation dont il resterait à déterminer le cadre  (pour ma part, j’emploie la notion d’articulation contractuelle). Quels problèmes doivent être surmontés ? quelles difficultés posent ces activités inter-thérapeutiques ?
Quels sont les effets de la présence de praticiens laïcs dans le champ de la santé ? C’est autour de ces redoutables mais passionnantes question qui ne se satisfont pas de réponses facile, univoques et réductrices, que se déploiera notre réflexion.


Georges SCHOPP au Docteur ESCOFFIER-LAMBIOTTE
27 mars 1985

Madame,
Au moment où le MONDE consacre une rubrique régulière à la médecine, je souhaiterais vous donner mon sentiment quant à son orientation déjà perceptible dans ce numéro du 27 mars.
On peut comprendre qu’une fraction du MONDE médical (je dis fraction puisque des médecins de plus en plus nombreux font appel aux psychologues) se réfère exclusivement, comme le dit FREUD, en un texte d’une extraordinaire profondeur (« les résistances à la psychanalyse » publié dans la nouvelle revue de PSYCHANALYSE n° 20) ; « à l’ordre anatomique, physique ou chimique ». beaucoup moins, par contre, quand un journal tel que celui dans lequel vous écrivez devient leur porte-parole.
Je ne vous dénie pas le droit d’avancer  vos hypothèses, mais je conteste le fait qu’elles puissent être les seules. Je conteste aussi la définition que vous donnez de la psychologie, mais j’y reviendrai par ailleurs.
Ne serait-il pas temps que la rubrique médecine du MONDE s’ouvre à une certaine pluridisciplinarité ?
On sait que la moitié des dépenses de santé ne sont consacrées qu’à prolonger de quelques semaines la vie de certains patients. On sait que les progrès médico-scientifiques ne s’appliquent qu’à une partie seulement des maladies.
On sait, par exemple, que dans certains C.H.U., 35% des hospitalisations sont la conséquence de l’alcoolisme. On sait qu’une pratique strictement médicale ne consiste en ce domaine qu’à remettre l’organisme en état de re-boire, (je ne dis pas qu’il existe une solution miracle à ce douloureux problème, mais on sait, là encore, qu’une approche pluridimentionnelle augmente sensiblement le pourcentage des succès thérapeutiques).
Ceci pour dire qu’en ce qui concerne la douleur, qui inaugure votre rubrique, ce que vous affirmez est vrai mais ne donne qu’une vue partielle des faits. Dans les consultations, une part importante des patients présente des points douloureux qui ne correspondent et ne se fondent sur aucune base organique. Pour d’autre, la douleur, dès qu’on la réduit à un endroit se déplace à un autre.
Pour d’autres encore, quand on a réduit au silence une douleur, c’est une maladie qui, pour ainsi dire simultanément, se développe.
Qu’est-ce que cela signifie-t-il donc ? Le saut dans la somatisation a souvent pour fonction de fuir une représentation, c’est-à-dire que la douleur correspond, non pas à une atteinte bio-chimique, mais est liée à des idées, des souvenirs insoutenables pour le sujet. (le travail psychothérapique consiste alors à permettre l’accès à la parole).
Dans le cursus de la formation médicale, la phrase suivante revient systématiquement : « Il faut d’abord rechercher et écarter l’organicité ». Mais l’ensuite ne vient jamais.
Pour finir, toute poussée scientiste a pour visée, comme je l’ai montré par ailleurs, le refoulement d’une approche psychodynamique. Allez-vous l’amplifier ?
La fonction d’un journal tel que le vôtre n’est-il pas, au contraire, de rendre compte de la complexité des choses ? C’est en tout cas ce que nous serions en droit d’attendre.