La clinique dans tous ses états ...
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La clinique dans tous ses états
Décembre 1987

A un moment où la science et les discours positivistes font figure de références dominantes dans la culture, des professionnels aussi variées que médecins, pédagogues, travailleurs sociaux, mais encore en nombre restreint, demandent l’intervention d’un « psy ».


Ils emploient ce terme générique « psy » comme s’il n’existait pas dans ce corpus de savoir, des différences. Nous nous emploierons à démontrer le contraire.
Cette demande, plutôt que d’y répondre immédiatement, faut-il d’abord l’analyser ? A quelles contradictions se heurtent ces praticiens ? Par quelle magie, à partir de quelles difficultés, voire de quelles souffrances, ces professionnels en viennent-ils à appeler des psy, quand on sait, par ailleurs, que leur savoir se fonde d’un refoulement, voire d’une mise à l’écart d’une certaine dimension de l’être ? (cf. « Intervention sur l’œuf transparent »).


Au-delà des champs spécifiques, n’existe-t-il pas une problématique commune, qui les transcende ?
Quel  « psy » dès lors, est apte à comprendre ce qui se joue et à proposer l’intervention permettant d’ouvrir un espace où des changements pourraient se produire ?
Il paraîtra évident, en fonction de ce type de demande, qu’une « psy » fondée sur les mêmes bases que les discours précités ne pourra en aucun cas résoudre les problèmes qui se posent.
La clinique psychiatrique est l’une de ces « psy ». L’acte qu’elle propose est celui d’un repérage, d’un triage, en fonction d’un savoir préétabli. Sa structuration interne, son essence  descriptive, ses pratiques de même nature que celle du champ d’où émane la demande en fait une clinique aujourd’hui largement dépassée.


Foucault, lors de ses dernières interventions, avait remarqué, la comparant au renversement opéré par Bichat, au même moment, son peu de scientificité. Elle n’aboutit en fait qu’à un diagnostic, un enfermement nosographique, réduisant ainsi dans sa totalité, l’aspect latent de la demande.
La psychologie clinique présente un avantage considérable sur la précédente, puisqu’elle s’ouvre d’emblée sur une pratique compréhensive. Elle aborde la situation et les problématiques du sujet dans ses aspects dynamiques historiques et actuels, repérant ainsi les nœuds qui emprisonnent le sujet.
Mais on a noté, à juste titre, et à plusieurs reprises, l’absence de cohérence théorique de la psychologie clinique qui oscille entre une pratique psychotechnicienne invasive proche de l’expertise psychiatrique et une pratique psychanalytique pure.


Elle partage avec la précédente, une référence exclusive au savoir universitaire qui, bien que nécessaire, reste aujourd’hui tout à fait insuffisant.
La rupture inaugurée par Freud fonde une pratique psychologique (Freud parle à de multiples reprises de psychologie en des termes clairs : Pourquoi la psychologie est-elle occultée par la horde sauvage, toutes tendances confondues ? : nous aurons à y revenir) qui permet d’envisager une redécouverte clinique et un renouvellement de ses fondements.
Que devient la psychanalyse quand elle sort de son baquet originel ? Quelles transformations, quelles innovations ? Forger le concept de psycho-clinique, c’est retrouver le sens de la pratique de Freud et donner cohérence à un ensemble de pratiques qui se déploient peu à peu.


Si la représentation reste l’objet de son intervention (pour de nombreux patients  l’acte d’autres praticiens, c’est de le suspendre) elle s’ouvre à la problématique des conduites et des interventions sur la réalité, en collaboration avec d’autres praticiens. L’essentiel reste que le sens précède l’action, et que soit repéré, ce qui, chez l’individu, fait obstacle à son insertion sociale.
Bien des thérapies échouent du fait même des processus internes au patient, mais aussi du fait de la rigidification du thérapeute à sa technique. La méthode (au sens grec du terme qui signifie cheminement dynamique) psycho clinique se vit non comme une techné mais comme une praxis.
Elle renvoie dos à dos simultanément, l’éclectisme et le dogmatisme. L’éclectisme puisqu’elle se réfère à la rupture épistémologique inaugurée par Freud, notions de transfert et de résistance guidant son action ; le dogmatisme puisqu’elle s’ouvre aux problématiques institutionnalo-sociales, diversifie ses méthodes thérapeutiques et, fondamentalement, renvoie chacun à sa propre créativité, à son çavoir (savoir issu de la connaissance de sa propre structuration inconsciente).


La méthode psycho clinique est contemporaine d’une culture dominée par le positivisme et signifie ainsi : la science ne peut rendre compte de la totalité du réel. Ce que la science exclut pour fonder ses développements, n’est pas aboli par ce geste mais existe et fait retour de multiples façons. Quand tout  est quantifié,  déshumanisé, normalisé, la psycho clinique est l’acte qui instaure la possibilité, dans le champ social, pour un sujet, un groupe, une organisation, de s’interroger sur ce qu’elle est, de dégager du sens, donc, et non pas des certitudes. La méthode psycho clinique s’inscrit dans un (nouveau) mouvement de laïcité.

La laïcité est une notion complexe sur laquelle nous reviendrons, qui ne signifie pas seulement l’accession de nouveaux professionnels à de nouveaux actes, mais simultanément une transformation de ceux-ci, une nouvelle découpe des choses, une mutation dans la compréhension des phénomènes.