La clinique dans tous ses états ...
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La clinique dans tous ses états
Mars 1988

Retour de Trieste

Partie 2

 

 

Position de conflit
Il existe deux grandes orientations concernant le conflit : la première le situe à l’intérieur du sujet, la seconde en fait la résultante de tensions entre niveaux de pouvoirs entre les intérêts contradictoires de la société ou des institutions. C’est cette seconde option, à l’exclusion de toute autre, qui est retenue à Trieste.
Ces deux positions sont soit opposées ou présentées comme antagonistes, soit amalgamées. Elles ne nous conviennent pas, pour notre part, et nos les renvoyons dos à dos. Ce que nous proposons : c’est une articulation.
Articulation, car les deux approches, socio-historique d’une part, et psychanalytique d’autre part, révèlent chacune un point commun : la méconnaissance dans laquelle se trouve une personne du point de vue de la conscience individuelle parce qu’elle est assujettie par et dans des structures qui lui échappent.


Ces logiques hétérogènes, il s’agit de les dialectiser.
Un sujet peut entrer en crise à la suite d’une rupture sociale, de conflits familiaux ou institutionnels, mais la rupture épistémologique freudienne montre que le sujet peut être pris dans des exigences contradictoires et que ses difficultés résultent de conflits internes. Conflit entre les pulsions et les défenses entre différentes instances, conflit entre identifications contradictoires, butée de la castration, de l’angoisse qui y est liée, conflits œdipiens.
La critique la plus souvent entendue à Trieste vis-à-vis de la psychanalyse, c’est qu’elle n’a pas transformé de façon globalisée, la situation des patients hospitalisés. Bien qu’il existe de plus en plus d’institutions en changement, par le fait même qu’elles sont dirigées par un psychanalyste, cette remarque n’est pas dénuée de fondement. Les héritiers de Freud se mettent quelquefois en position de « bonne à tout faire » des ordres institués, se renferment dans leurs institutions, ou se replient dans une technicité figée ou un psittacisme aliéné.


Il se fait sentir aujourd’hui la nécessité d’un retour au sens de la radicalité de la pratique et des intentions de Freud. Une pratique hors divan, mais instaurant des cadres tout aussi symboligènes est désormais possible dans le champ sanitaire et social. Cela nécessite une réflexion renouvelée menant à une alternative institutionnelle certes, mais surtout à une alternative clinique (praxis que je nomme psycho-clinique).
Simultanément, la critique qui pourrait être faite à l’expérience de Trieste, c’est que la libération du sujet, de ses nœuds intérieurs (ou mieux : le repérage de ce à quoi il est assujetti), de son aliénation intra-subjective, sont loin d’être accomplies.
Dialectiser la position de désinstitutionalisation et la position de désaliénation subjective (qu’on pourrait nommer travail de symbolinéginisation) reste aujourd’hui l’alternative qu’il s’agit d’atteindre.

Propositions de Trieste
Il existe actuellement 7 centres qui mettent en œuvre une pratique de désinstitutionalisation, à mon avis sans précédent dans l’histoire de la psychiatrie.
Ma proposition consisterait en la création d’un centre de psychothérapies. Celles-ci y seraient multiples, individuelles (verbales et corporelles) et de groupe.
La prise en compte de la rupture épistémologique inaugurée par Freud serait le point commun de chaque thérapeute. La formation de psychothérapeute ne consiste pas en une accumulation de savoirs, mais plutôt en une recherche de ses déterminants inconscients.
Le principe de laïcité serait d’emblée admis (le texte de Freud, l’analyse laïque, 1926, est incontournable). Chaque professionnel (infirmier, travailleur social, psychiatre, psychologue) dans la mesure où il est assez avancé dans son travail analytique individuel et dans des formations thérapeutiques connues, pourrait proposer ses offres dans ce centre.
Ce centre accueillerait les demandes :

  1. Emanent des usagers des centres de santé mentale : je rappelle que des usagers demandent de façon latente ou manifeste d’aller plus loin dans leur réflexion individuelle.
  2. Emanent des opérateurs qui souhaiteraient s’interroger sur leur implication subjective ou d’une équipe qui souhaiterait approfondir une question.
  3. Emanent des personnes qui ne sont pas dans le centre, ou d’un conjoint, ou d’une famille d’un usager. De toute évidence, certaines difficultés que rencontre une personne ne peuvent pas trouver de lieu d’élaboration à Trieste.

Pour l’expérimenter depuis plusieurs années une pratique psychothérapique dans le cadre du service public est possible. La gratuité n’est pas un obstacle, des recherches ayant été menées sur cette question. L’essentiel reste que le psychothérapeute soit payé.
Les patients qui ne pouvaient ni bénéficier d’une pratique soignante classique, ni faire les démarches vers les psychothérapeutes privés (pour des raisons repérables) ont, dans ce cadre, analysé ce qui était à l’origine de leurs symptômes, et sont désormais réinsérés dans la vie.

Pour conclure
L’expérience développée à Trieste est incontournable pour ceux qui souhaitent mener un travail de désinstitutionalisation. Cependant, la position dogmatique contre l’avancée la plus radicale de la réflexion sur l’aliénation intra-subjective et sur les interrelations personnelles en limite considérablement la portée. Si, à Trieste, on a dépassé sans l’ombre d’un doute les conflits liés à l’enfermement pour y substituer des conflits entre des sujets réels, les dispositifs mis en place, actuellement, sont insuffisants pour favoriser leurs possibles résolutions, qui est l’objectif énoncé.
L’avenir d’une transformation radicale de la situation de l’enfermement de la folie passe par une réflexion certes historico-sociale, mais aussi pas une réflexion sur les processus d’enfermement intrapsychique (Narcissisme mortifère).


Prendre en compte la pulsion, ses destins, son articulation au fantasme, et la fonction de la parole comme vecteur d’un possible dégagement du sujet de l’emprise des nœuds dans lesquels il est empêtré, est aujourd’hui, là aussi, incontournable.


Une alternative clinique est tout aussi indispensable qu’une alternative institutionnelle pour ne pas rater l’essentiel. Celle-ci reste à mettre en œuvre à Trieste pour que cette expérience devienne un véritable réseau alternatif à la psychiatrie, comme le souhaitent les opérateurs, plutôt qu’un réseau alternatif dans la psychiatrie comme elle le reste aujourd’hui.