La clinique dans tous ses états ...
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La clinique dans tous ses états
Novembre 1988


L’exposé de ce travail psychothérapide s’est déroulé dans le cadre d’une réunion clinique réunissant dans un même lieu somaticiens, psychiatres et psychologues.

 

Chaque intervention est le prétexte à un échange qui fut toujours enrichissant pour les uns et les autres. J’indiquais préalablement que la question de la dépression traverse totalement et par de multiples entrées, la pratique médicale.

Mme V. est âgée d’une cinquantaine d’année quand je la reçois, pendant son hospitalisation dans un service médical. Elle présente un syndrome dépressif grave à la suite de la mort de son enfant, noyé en mer, et dont le corps n’a pas été retrouvé. (La chimiothérapie en perfusion n’a produit que peu d’effet).
L’intensité de la douleur morale de cette femme est à un tel niveau qu’elle vient frôler mes propres limites. Son visage est creusé, elle pleure, elle s’effondre. Il pèse  sur mes épaules, à cet instant, tout le poids de la misère du monde. Femme active, elle ne marche plus aujourd’hui qu’à grande difficulté. Elle s’est coupée du monde et rumine solitairement sa souffrance. Toutes les suggestions de son entourage familial ne l’entament en rien.


Elle m’explique les circonstances de l’advenue de ce terrible évènement : ce qui lui revient dès ce premier entretien, c’est une phrase  qui, pour elle, dans l’après coup, prend une terrible résonnance : son fils qui l’informe de son week-end en mer, elle répond : « Tu vas nourrir les poissons ? » Plutôt que d’y voir une sorte de divination, cette phrase m’invite à m’enquérir des relations qu’elle entretient avec son fils.


Elles sont pour le moins tendues. Il ne travaille pas à la ferme, fait de la moto, respecte peu les horaires, et, d’une façon générale, ses attitudes sont opposantes. D’ailleurs, il arrive assez souvent à son père de lui dire : « Il t’en arrivera, il ne durera pas ton cinéma. » Le corps absent mobilise les premiers instants. : « Tant que je ne l’aurai pas retrouvé, je ne pourrai jamais oublier ». Cette confrontation à un double vide est d’autant plus insoutenable qu’elle n’appartient  pas à la tradition culturelle du bocage. (Contrairement à la Bretagne, par exemple, où il existe des rituels religieux spécifiques pour les disparus en mer : inscription du nom sur un monument funéraire des disparus en mer ; inhumation avec le corps matérialisé par une croix en cire ou de objets appartenant au mort).
Cette absence nourrit l’espoir qu’il revienne. Mais le vide se révèle plus intense et amplifie le désespoir. Elle fait donner des messes… mais pour qu’il revienne. Elle pense que cette absence est une mise en scène qui cache son départ à l’étranger. (Les gendarmes ont retrouvé le portefeuille de son fils au bord de la plage).


Elle clôt cette période par une phrase qui situe particulièrement son état d’esprit : « Je garde l’espoir désespérément ». La douleur liée à cette absence du corps en cachait cependant une autre bien plus terrible. J’avais, pour ma part, le sentiment, qu’elle se servait de sa souffrance comme d’un châtiment. Un rêve qu’elle avait fait récemment avait attiré mon attention : « J’ai rêvé qu’il était mort en moto. » Tout rêve est l’expression d’un désir et l’intensité de sa culpabilité que je pressentais, n’était-elle pas en rapport avec des vœux de mort inconscients ? Je me garde bien d’interpréter ce rêve, mais lui pose la question suivante : » Que pouvez-vous dire des origines de votre fils ? » Effondrement. Intense mobilisation émotionnelle. « Oui … C’est bien là... Nous n’en voulions plus… J’ai pensé le faire partir. Je suis bien punie aujourd’hui par Dieu. »
Terrible secret, jamais verbalisé mais toujours présent. Cette idée d’abord refoulée après la naissance de son fils s’est transformée en conduite super-protectrice. On comprend mieux l’intensité des conduites opposantes de son fils au moment de l’adolescence.
En tout cas, la levée de refoulement vis-à-vis de cette représentation permet des transformations chez Mme V. Elle sourit dans les entretiens, ressort un peu de la maison, retourne pour la première fois depuis l’évènement chez le coiffeur.
Il nous a fallu traverser le premier anniversaire de la mort de son fils, son anniversaire quelques semaines après, qui ravivèrent sa douleur, différemment cependant et moins intensément.
Puis elle a décidé de faire une cérémonie d’enterrement. (Une plaque,  portant le nom, le prénom, date de naissance, date de mort, est déposée sur le tombeau familial après une messe).

Conclusion
Faire accéder au dire tout ce qu’elle a vécu avec son fils produit son œuvre : son esprit est peu à peu préoccupé par la vie et l’avenir.


Mme V. a repris ses activités à la ferme ; elle participe et organise des repas familiaux, elle tisse à nouveaux des liens sociaux. Elle se dit plus décontractée. La relation avec son médecin a continué pendant la chimiothérapie et son traitement chimiothérapique a baissé peu à peu. Lors d’une dernière séance elle dit : «  Je ne suis plus obligée d’être mal pour penser à mon fils. »