La clinique dans tous ses états ...

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La clinique dans tous ses états
Décembre 1989


Sciences, sciences occultes et psychologie

Pour Jean Pierre Boinet

 

La demande sociale vis-à-vis de la science et du discours idéologique qu’elle véhicule (dans cette époque de grande anxiété, laisser supposer qu’on peut guérir de la mort n’est pas sans effet imaginaire) est forte et, de ce fait, la personne qui souffre s’adresse au praticien identifié à ce discours. Un phénomène parallèle tout aussi important a pris son essor  depuis quelques années, qui concerne les pratiques occultes, voyants, magnétiseurs, toucheurs, etc…


Il existe une discordance désormais de notoriété publique entre cette demande et l’offre, la formation, les compétences des praticiens à laquelle elle s’adresse : au moins 50% des demandes des demandes somatisées ne correspondent à aucun substitut organique : il s’agit de troubles existentiels, angoisses, etc… (un français sur quatre consomment des anxiogènes) qui, non symbolisés lors de la rencontre médicale, viennent nourrir la demande occulto-magique.
Mais il existe là aussi une discordance, car si effectivement une partie des demandes va rencontrer un voyant pour connaître son avenir (ce qui est, ma foi, tout à fait légitime), une autre partie court y exposer sa souffrance. Ils y trouvent d’ailleurs quelquefois une oreille attentive et un soutien immédiat. (L’expérience clinique montre cependant que les effets sont de courte durée). S’agit-il de personnes différentes qui s’adressent à l’homme de science et à l’occultiste ?


L’écoute des patients qui nous rencontrent, montre qu’il n’en est rien. Ils sont nombreux à passer de l’un à l’autre et ce, à plusieurs reprises. Ainsi, plusieurs patients pouvaient, à la sortie du C.H.U. (temple de la science) se rendre chez un toucheur au plus profond de la campagne et ce quel que soit leur niveau socio-culturel. Il est vrai qu’ils repartent de la consultation médicale après avoir subi une panoplie d’examens complémentaires avec cette phrase : « Vous n’avez rien ».
La question qui se pose dès lors est la suivante : pourquoi s’adressent-ils à ce genre de praticiens ? Et malgré leurs difficultés manifestement psychologiques, pour quelles raisons ne s’adressent-ils pas aux psychologues ?


On dit généralement que l’hystérie n’existe plus. (« Il n’est pas très sûr que la névrose hystérique existe toujours ; » Lacan – 1978). S’il est vrai qu’une personne présentant ce type de pathos consulte peu ou pas les psys, est-ce pour autant que le processus d’hystérisation ait disparu ?
L’expérience montre qu’il existe toujours des processus de conversions (par exemple 50% des examens gastro-entéro-logiques réalisés après « j’ai mal à » ne révèlent aucune atteinte organique).
L’hystérique a toujours avancé masquée. Paralysée à la fin du 19ème siècle, ne se présente-t-elle pas déprimée aujourd’hui ?  Dès lors, deux types de problèmes se posent : certaines personnes ne souhaitent rien d’autre que « rester malade ».


On sait aujourd’hui qu’un symptôme n’est pas sans procurer bénéfices et satisfactions ; pour d’autres, le souhait de mettre en échec un médecin est à peine dissimulé. (Ce qui n’est pas sans provoque quelques réactions contre-transférentielles). Dès lors, il est nécessaire d’évoquer la notion de tromperie, c’est-à-dire s’adresser au praticien dont, au plus profond de son intimité, on sait qu’il sera …. impuissant à guérir.
Il existe aussi une raison liée aux savoirs scientifiques et occultistes. S’il est courant de nommer leur différence, un processus essentiel les réunit : l’un et l’autre renvoient la causalité du trouble dans un au-delà du sujet : intracorporel pour l’un, suprasensible  pour l’autre. (Si le destin s’acharne sur une personne, c’est le fait de forces « maléfiques » extérieures. Les exorcistes de l’église sont très prudents vis-à-vis de ces phénomènes et ils évoquent assez fréquemment l’hostilité, l’égoïsme, la jalousie …. Sentiments bien humains.


Le mécanisme de la projection est incontournable pour comprendre ce qui est en jeu : ce qui est insupportable sur sa propre scène psychique (des entretiens nombreux avec des personnes « ensorcelées » montrent qu’il s’agit de la haine pour ainsi dire à l’état brut) en est exclu et revient porté par un autre. Au-delà de ces deux savoirs supposer guérir existe-t-il une place pour la psychologie ? (Et plus précisément d’une pratique psychologique qui soit à la hauteur des problématiques intra-subjectives des personnes : c’est le sens du concept psychologique).
Une place est-elle possible pour un savoir et une pratique qui n’est ni de l’ordre de la science, ni de l’ordre de l’occultisme ? On peut se poser la question suivante : au refoulement individuel ne correspond-il pas un refoulement culturel de la réalité psychique ? En quoi ce qui arrive est produit par soi-même ?  Quand, par exemple, un patient « ensorcelé » a pu venir à se poser cette question, des transformations positives dans sa vie ne manquent jamais d’advenir.


Lévi-Strauss a montré que l’efficacité de la magie et, par extension, de toute pratique visant à soulager la souffrance (de grands médecins lors des grèves de 1982, ne s’y sont pas trompés : « Les médecins sont considérés par le public comme des magiciens. Est-ce que les mages font grèves ? ») nécessite trois conditions :

  1. La croyance du sorcier dans l’efficacité de ses techniques
  2. La croyance du malade dans le pouvoir du sorcier
  3. La croyance de l’opinion collective (ce qu’on pourrait appeler le transfert préalable).

Qu’en est-il de l’opinion collective vis-à-vis du psychologue ? Si le phénomène est encore balbutiant, des patients souhaitent rencontrer directement un psychologue. Ainsi, pour reprendre et paraphraser une formule célèbre, le psychologue peut-il advenir comme sujet supposé résoudre les difficultés que rencontre une personne ? (Je reprends à dessein la formule de Lacan : deux savoirs lui paraissaient dignes d’intérêt : le psychisme d’abord, le philosophico-logicisme ensuite : ce qui a eu des conséquences sur les flux de …. Clientèle. Nous y reviendrons).


Lévi-Strauss indiquait que si ces trois éléments sont indissociables, l’expérience intime du sorcier, les renoncements auxquels il se soumet sont déterminants.

Cela indique notre tâche et le travail permanent que nous avons à accomplir pour assure les demandes souvent complexes qui, peu à peu, nous sont adressées.