La clinique dans tous ses états ...
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La clinique dans tous ses états
Avril 1990


En 1886, Freud revient à Vienne, après un séjour à Paris. Il expose devant la société des médecins ce qu’il a »vu et appris auprès de Charcot ».

 

Les autorités médicales déclarèrent que ce qu’il disait « n’était pas digne de foi ». On le somme alors de trouver à Vienne des cas semblables « mais les médecins des hôpitaux dans le service desquels je trouvais de pareils cas se refusèrent à me laisser les observer et m’en occuper ». 5freud : ma vie et la psychanalyse). Seule, devenait possible dès lors, pour la pratique analytique naissante, le cadre de la pratique privée.


En France, un processus de même nature se découle autour de Janet. Appelé par Charcot pour s’occuper de la psychologie à la Salpêtrière, il en est exclu par le tandem Babinsky/Déjerine qui représente l’axe neurologie/traitement moral (discours positiviste/normalisation suggestive).
Ces deux moments montrent très clairement qu’une certaine conception de la psychologie et les pratiques que détermine cette conception, sont dans le champ sanitaire et social confrontées à trois types de résistances : des résistances affectives (tout a été dit là-dessus, nous n’y reviendrons pas) ; des résistances épistémologiques ; des résistances sociales.


Comme l’indique Freud, la psychanalyse est une conception de la vie mentale et il pense légitime « qu’elle soit au fondement des sciences psychologiques ». Une praxis fondée sur une telle idée nécessite la prise en compte de phénomènes qui n’existent pas dans la pratique privée. Est-ce pour autant qu’une pratique privée serait plus pure qu’une pratique dans le champ sanitaire et social ? A quelles conditions une pratique dans le champ sanitaire et social peut-elle trouver une certaine radicalité ?


La prise en compte de résistances spécifiques, la position particulière du psychologue dans le champ social nécessitent un concept nouveau : celui de psycho-clinique. La clinique, pour en finir avec la sempiternelle opposition, est déjà en soi une alchimie entre la pratique et la théorie. (« Dans la clinique, indique Foucault, il s’agit d’une structure beaucoup plus fine et complexe où l’intégration de l’expérience se fait dans un regard qui est en même temps savoir ») : bien entendu il faudrait reprendre cette assertion et remplacer regard par écoute et affirmer la spécificité pour le clinicien psychologue de son rapport au savoir dans le cadre d’un entretien avec le patient). La clinique n’est ni un pragmatisme, ni un empirisme, ni une application de la théorie, mais une dialectisation permanente entre une praxis, une réflexion sur celle-ci (où entre en jeu l’implication du psychologue : son contre-transfert ou son désir, c’est selon) et les concepts considérés comme des outils.


Dans le champ sanitaire et social, les savoirs dominants et les espaces institutionnels sont déterminés par les discours positivistes (médico-psychiatriques, pédagogiques, rééducatifs, sociaux, etc…) qui se sont constitués de la mise à l’écart ou du refoulement du sensible, de l’affectif, et, en tout cas, de l’espace psychique.
Dès lors, une pratique fondée sur la réalité psychique et ses lois ne peut être confrontée qu’à une résistance épistémologique (on peut même envisager, puisque ce phénomène concerne la culture occidentale qu’il s’agit d’une résistance essentielle) puisqu’elle déploie une clinique hétérogène à « l’ordre de la science » et une pratique psychothérapique radicalement différente. (Les discours peuvent bien sûr intégrer la pratique psychanalytique, mais comme l’a parfaitement analysé Freud, à une place de « bonne à tout faire ». Il y a d’ailleurs des analystes qui, quelques fois, donnent des leçons pour s’en satisfaire).


Dans la mesure où la pratique psycho clinique se déploie à partir de références alternatives, il est nécessaire d’instaurer un cadre spécifique afin de permettre la mise en œuvre et de favoriser l’analyse du transfert. Le psychoclinicien doit être ne mesure, en fonction de son offre et des demandes qu’elle suscite, de mener une pratique autonome : s’il existe une procédure positiviste, qui peut-être d’ailleurs pertinente, il existe une procédure psycho clinique qui ne peut être en aucun cas incluse dans la précédente. Ce souhait d’autonomie rencontre une résistance spécifique qui est une résistance sociale puisque les tenants des discours positivistes souhaitent maintenir leur monopole sur les pratiques.


Le psychoclinicien est donc confronté à une triple dimensionnalité : vis-à-vis de lui-même et de ses déterminants inconscients ; vis-à-vis des savoirs dominants positivistes (aujourd’hui plus dominants que jamais puisqu’ils visent à résoudre la totalité des problèmes dans le cadre d’une poussée scientiste) ; vis-à-vis, des pouvoirs réels des tenants des discours positivistes. (C’est ce à quoi est confronté le psychologue en conflit au-delà de l’interpersonnel ; nous découvrons peu à peu que quel que soit les pays, ce sont les mêmes problèmes qui se révèlent. Il y a donc là un phénomène de structure qui dépasse les individualités).


Malgré l’ensemble de ces résistances, une pratique psychologique est possible si nous savons tenir sur notre offre. (Freud a su nous le montrer). Car simultanément, des médecins, des assistantes sociales, des éducateurs, des enseignants souhaitent un travail interdisciplinaire. Les questions qu’ils nous posent, les interventions qu’ils nous proposent, sont ardues et il tient à notre désir d’être en position de les assumer.