La clinique dans tous ses états ...
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La clinique dans tous ses états
Septembre 1991


Pour en finir avec l’idée de regroupement
Si ce titre peut paraître un peu excessif, c’est que le moment est venu d’entrer dans le vif du sujet qui est le nôtre.

 

Certes, il est nécessaire que vis-à-vis de certains enjeux et résistances sociales, les psychologues se regroupent du fait même d’invariants auxquels ils sont confrontés. Mais cela ne peut suffire au regard des immenses et radicales différences qui existent dans le champ même de la psychologie et des pratiques qui s’en réclament.
La psychologie est une science molle : allons-nous promouvoir des regroupements de même nature ? Cette idée est , bien sûr, portée par l’air du temps, moment socio-historique que l’on pourrait qualifier, pour reprendre un signifiant de Sartre, de nauséeux.


Envisager « les regroupements » dans l’introduction au numéro de P. et P. (n°100) du côté « d’une autre organisation de travail », c’est privilégier une seule dimension d’une problématique au détriment de toutes les autres. Est-il, en effet, si évident que les regroupements favorisent le travail du psychologue ? N’est-ce pas, d’emblée, dénier sa position subjective ?
De nombreux psychologues, du fait d’une réflexion sur leur position, du fait de la mise en question de leur désir (quel symptôme représente le souhait d’être psychologue ?), du fait de leur orientation éthique, produisent un travail clinique et thérapeutique remarquable.


N’écartons pas non plus que de tels lieux, s’ils permettent un désenclavement des institutions, sont et seront davantage encore des institutions avec leurs effets de groupes inévitables et avec immanquablement un contrôle administratif plus efficace.
Parmi les nominations proposées et signifiantes des possibilités de regroupement, est absent « Centre Psycho clinique ». Il n’y a pas d’ailleurs de hasard, puisque cette appellation est l’effet d’un renversement radical qui l’a fait advenir, de surcroît, à une conception spécifique de la psychologie, à une théorisation de la clinique et à une position vis-à-vis de la pratique.


Dans cette conception, est psychoclinicien celui que est au service du patient et non pas de l’ordre socio-institutionnel, celui pour qui s’est produit le passage qui le destitue de la positon du sujet sachant (formé par le discours universitaire) et celui pour qui les actes sont orientés, non pas vers la recherche d’un savoir sur l’autre, mais vers la possibilité, avec celui qui le rencontre (individu, groupe), d’une découverte de sa vérité dont il est toujours étonnant de constater les effets.
Il est aujourd’hui nécessaire de lever le refoulement sur le fait qu’il n’existe ni d’unité des pratiques psychologiques, ni d’unité du savoir qui les fonde, ni d’unité du côté de l’éthique du psychologue. Le psychologue est-il au service du patient qu’il reçoit ou de l’institution qui le paie ? Rude contradiction, quand les intérêts des uns et des autres divergent. Existe-t-il, dès lors, une alternative aux couples collaborer/se démettre, souffrir/ revendiquer ?


Ne cachons pas ici les collaborations directes du psychologue à l’ordre et qui vont, dans les situations extrêmes et abjectes des pays totalitaires, jusqu’à mettre ses techniques au service de la torture « propre ».
Passons. La collaboration va aussi jusqu’à s’inclure dans les discours positivistes, peut-être avec le souci d’être reconnu (désir de reconnaissance qui est l’un des plus puissant motifs de compromission), ce qui ne manque pas de piquant, quand on sait que ces discours s’organisent de la mise à l’écart de ce qui nous fonde. Le psychologue ne fait-il rien d’autre, quand, armé de tests, il participe au diagnostic médical, à l’évaluation et, pour tout dire, à la police des consciences ?


Je reçois un jour un couple stérile, au bord de l’effondrement. Cela fait plus d’une dizaine d’années qu’ils sont ballotés d’un bureau à l’autre. Ils me racontent alors (entre autres) leur trajet et leurs rencontres avec des psychologues. Aucun d’entre eux n’a pris en compte le fait que ce couple est obligé de les rencontrer dans le cadre de la procédure d’adoption. Les questions qu’on leur pose, les « interprétations » sauvages qu’on leur assène (« vous êtes rigides », etc..) ne peuvent qu’être qualifiées d’effroyables quand on sait le caractère réglementaire des procédures auxquelles sont assujettis ceux que l’on invective ainsi.


La position d’expertise assumée ainsi sans vergogne, met les parents dans une position ….. intenable (« on est comme des objets ; ils discutent de nous en notre absence ») et exclut toute possibilité d’émergence d’une parole vraie : le couple est obligé de se présenter comme « aimable », alors qu’il est traversé par des questions redoutables.
Ce qui fait aussi différence concerne les références théoriques quant à la conception de l’appareil psychique. La perspective européenne ne manquera pas d’en révéler les effets dans la pratique avec le patient, dans la  compréhension du problème, dans la position du clinicien et de son acte. Prenons l’exemple du behaviorisme avec son cortège de conditionnement, de stimulus aversif, de désensibilisation systématique. L’objectif est l’adaptation et l’élimination du symptôme par une procédure linéaire identique, voire pire que les pratiques scientistes (même la démarche scientifique  biomédicale recherche le traitement de l’étiologie).


Lors d’une rencontre avec un haut dignitaire québécois de cette orientation, évoquant la question du déplacement de symptôme (qu’il ne peut nier), il me fut répondu « bien sûr, il en avait conscience mais cela ne constituait pas un problème majeur ». De telles pratiques, dans une période de crise d’austérité économique, de totalitarisme gris (relire Orwell. Cf. 1984 ; le secret et le psychologue » P. &P. n° 67) ne peuvent que séduire les gestionnaires. C’est un modèle apparemment efficace, rapide, supposé rentable et qui ne remet jamais en cause la norme sociale (à un ami médecin qui posait la question suivant à un Ericksonnein dans un colloque autour de la douleur : « Ce que vous exposez, n’est-ce pas l’apprentissage du dompteur, le refoulement contrôlé », il fut répondu : « Et alors, si l’on veut bien enfin raisonner en terme d’efficacité et non de je ne sais quelle valeur impérieuse »). Pour en finir, évoquons l’exemple fourni par notre canadien, du traitement d’un jeune homosexuel à la demande de ses parents : le psychologue lui présentait des diapositives d’hommes aguichants et, au moment où certains effets commençaient à se produire, ce jeune patient recevait … une décharge électrique.


Du côté des psychologues cliniciens, la question fondamentale reste celle-ci : la réalité psychique est-elle entièrement recouverte par le champ de la conscience ? Ou bien, la réalité psychique est-elle déterminée par des processus inconscients et qui fait apparaître le sujet comme fondamentalement divisé ? Le fait que l’introspection, que l’évocation d’une « bonne solution », ne produisent que peu d’effets (ou des effets contraires), le fait que le cours des choses ne va pas toujours dans la direction souhaitée (les psychologues sont bien placés dans les institutions pour le repérer … et en subir les effets) et pour tout dire, l’impuissance d’une pratique de bavardage, tout ceci converge vers l’idée qu’un espace actif échappe à une compréhension et à une action immédiate. Que la société le méconnaisse, que l’ordre scientifique le mette à l’écart, on sait à quelles barbaries nous serons confrontés.


C’est sur le dire de Freud qui situait « la psychanalyse au fondement de la psychologie » (analyse profane, 1926) que s’étaye la psycho-clinique. Un nouveau concept est nécessaire, en effet, pour rendre compte des perspectives d’ouverture des pratiques dans le champ institutionnel (cadre préexistant à notre action). Celui-ci est déterminé par des discours et des objectifs qui s’originent justement du rejet de a chose psychique. C’est bien cette difficulté fondamentale qu’il nous faut penser en permanence et qui fait peut-être buter du côté du réel. Cette question est l’objet d’un stage ANREP 1992 « Perspectives psycho cliniques ». Ce qui a été refusé à Freud en 1886, la psycho clinique se propose d’en analyser les causes, d’en reprendre le chemin et d’en développer les perspectives.


Dès lors, à partir de ces conceptions éthico-théoriques, un regroupement est toujours possible, mais sur la base d’une clinique clairement énoncée.