La clinique dans tous ses états ...
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La clinique dans tous ses états
Décembre 1994


Vers une clinique de l’écoute

Première partie

 


L’émergence sociale des psychologues correspond à l’instauration dans le champ des pratiques d’une clinique de l’écoute. Nous devons cependant repérer que cette émergence se produit à un moment particulier de la civilisation, celui où l’ordre scientiste règne en maître et où nous pouvons repérer que son effet le plus catastrophique consiste en une abolition du sujet de la parole.


Il y a quelque temps, un ami, directeur d’un C.I.O., me contacte pour me proposer de participer à « un carrefour des professions » qui regroupe une centaine de professionnels divers. Une précédente expérience, cinq ans plus tôt, venait nourrir mes réticences quant à ma participation. En effet, j’y avais accueilli deux lycéens, plus intéressés d’ailleurs par une consultation subreptice que par la profession elle-même. J’accepte malgré tout, non sans prendre quelques précautions livresques. Quelle ne fut pas ma surprise de retrouver à la place qui m’était réservée, une file d’attente d’une trentaine de lycéens ! Cet évènement ne montre-t-il  pas (parmi d’autres explications, dont l’angoisse de l’époque…) que la reconnaissance sociale de notre profession est en marche et que le signifiant psychologue est chargé de représentations de plus en plus spécifiques ? Ceci viendrait d’ailleurs confirmer ce qui se passe dans la vie professionnelle où de plus en plus de personnes téléphonent en demandant à nous rencontrer (ce qui est remarquable car le chemin est souvent escarpé pour accéder  jusqu’à nous …).


Dans le dialogue qui s’instaure avec ces lycéens, et avant de répondre à leurs questions (quelquefois très différentes de celles que nous pouvions nous poser quand nous avons envisagé d’accéder à ce métier  - Combien ça gagne ? » me demande d’emblée l’un des plus jeunes ….-) je leur demande de me dire ce qu’ils imaginent du travail du psychologue ; plus d’une vingtaine ont répondu :  « c’est celui qui écoute les problèmes des autres ».


Cette phrase, prononcée dans la candeur juvénile, ne devons-nous pas la reprendre à notre compte et en assumer la complexité ? A une époque pas si lointaine, c’était autour des examens psychotechniques que se forgeait l’identité professionnelle, et cela peut s’entendre encore aujourd’hui. Il est possible de le comprendre de psychologues confirmés à des chefferies arriérées, mais beaucoup moins de ceux qui s’appareillent eux-mêmes. Il est dit alors « qu’on va plus loin », ce qui reste à démontrer quand le clinicien a assez travaillé pour entendre ce qui s’exprimer derrière ce qui se dit. Il est dit aussi « qu’on va plus vite », mais alors n’est-ce pas concéder à l’air du temps d’un système idéologico-économique big-brotherisé, antinomique justement avec l’humanité de l’homme, la conception du temps qui est la nôtre, et l’éthique qu’on peut nous supposer ?


Dans une société où la techno-sophistication phallicise son homme (… ou sa femme), il est compréhensible qu’énoncer que nos outils sont nos seules oreilles et nos besoins une porte qui ferme avec quelques chaise suisse inquiéter. C’est par là malgré tout que peut s’ouvrir, pour un sujet, un groupe, etc…. une parole qui refonde la vie.


C’est peut-être par de telles différences clairement affirmées par une démarcation des discours maîtres (des discours positivistes : pédagogique, médical, social, etc…) par la mise en œuvre d’une clinique fondamentalement alternative qu’une vraie reconnaissance peut advenir, la seule qui vaille, celle de ceux qui nous rencontrent.
Travailler cette différence devient d’autant plus nécessaire que l’écoute devient une position idéologique : de plus en plus, dans les institutions, le patient est sommé de parler. Avant même notre rencontre, c’est souvent plusieurs fois qu’il est « obligé » de raconter son histoire. La perception qu’il peut avoir, lors de notre rencontre, d’une écoute autre, est déterminante pour que s’engage  ensuite un travail  partagé.


« Ecouter les problèmes des autres » implique certaines conditions qui concernent des questions déontologiques (quelle place j’occupe quand j’écoute, dans quelles perspectives, au nom de qui ?), des questions liées au cadre, et des questions liées au désir du psychologue.


Nous développerons ces points dans notre prochaine chronique.