La clinique dans tous ses états ...
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La clinique dans tous ses états
Mars 1995


Vers une clinique de l’écoute

Deuxième partie

 


« Ecouter les problèmes des autres » implique certaine conditions et pose certaines questions d’ordre déontologique. La première concerne l’utilisation de ce qui est dit dans le colloque singulier qui s’instaure entre le psychologue et la personne qui le rencontre.  Si ce qui est dit doit être inscrit ailleurs et pour d’autres fins, sans que le sujet le sache, ne s’agit-il pas là de sa violation ?


Le psychologue a tout intérêt de nommer sa position institutionnelle à la personne qui lui parle mais aussi ce qu’il doit faire de sa parole et de son nom. Parallèlement, pourquoi ne pas mener, auprès des responsables institutionnels,  une action pédagogique sur la nécessité  de préserver une certaine confidentialité ? (et ceci afin d’éviter la mise en marche des fantasmes persécutés et /ou obsessionnels). N’y a-t-il pas tout intérêt, à favoriser le décollement entre exercice social du pouvoir et enjeu phallique ? (C’est en tout cas une question parmi d’autres que nous aborderons dans nos stages Anrep et nombreux sont ceux qui, à partir de l’analyse de leur expérience, ont pu rétablir l’espace nécessaire à une pratique satisfaisante).


L’écoute d’usagers pris par exemple dans le trajet de l’adoption, et l’écoute de psychologues inclus dans cette procédure me font penser que l’analyse et la nomination de sa position permet aux uns et aux autres une rencontre pratique possible et structurante.
En tout cas, face à la possibilité d’une entreprise étatique toujours croissante (n’existe-t-il pas aujourd’hui une espèce de soviétisation libérale de la société, le discours économique occupant la place du discours idéologique ?) il est nécessaire que chacun soit garanti par un code de déontologie qui n’écarte pas, nos devoirs et notre interrogation vis-à-vis de cette question.
L’autre objectif des psychologues est de se donner comme perspectives, et dans la mesure du possible, un espace qui lui soit propre.  Ma prudence signifie la nécessité de prendre en compte les résistances institutionnelles et l’angoisse de castration réactivée par cet évènement. (Cela nous ouvre à une métapsychologie institutionnelle qui est un des axes de l’orientation psycho clinique : il existe une réalité institutionnelle consciente faite des discours, des aspects socio-historiques, des objectifs, des aspects juridiques, lieu de résistances et de défenses à une réalité institutionnelle inconsciente qu’on peut nommer économie libidinale institutionnelle : jouissance et enjeu phallique en sont les pivots).


Gardons-nous, en tous les cas, de toute idéalisation, la moindre différenciation étant en soi opératoire. Elle est cependant nécessaire pour que l’autre puisse avancer quelque chose de vrai sur les difficultés qui le traversent  dans la perspective bien sûr où il perçoit que celui qui l’écoute peut l’entendre. (Un sujet n’ira jamais au-delà des limites de l’écoutant surtout si elles lui font écho : il suffit d’analyser en contrôle ce qu’évoque pour un thérapeute la butée d’un patient pour que, par enchantement, celle-ci cède lors de la séance suivante).
Théodore Reik (qui sans ambigüité se nomme psychologue, qu’on le lise !) évoque « l’écoute avec la troisième oreille ». Il veut dire par là, qu’après un travail long et ardu, il est possible de s’ouvrir à la façon particulière dont, pour un sujet, se sont noués son histoire, ses fantasmes, et ses affects. Les variantes sont infinies et en même temps comme l’enseigne la découverte freudienne des logiques spécifiques les structurent.


Il est urgent que les psychologues différencient la découverte fondamentale d’un psychisme inconscient, la pratique analytique qui en découle du pauvre spectacle répulsif que donnent les psychanalystes universitaires et les institutions psychanalytiques occupés essentiellement par leur implosion : beaucoup  de psychologues en sont dégoûtés et je partage leur sentiment. Mais faut-il jeter le bébé en même temps que l’eau du bain ?
C’est un long et difficile travail jamais terminé que le psychologue doit accomplir pour que son ouïe acquière la finesse nécessaire à son acte et c’est cette différence perçue qui permet à l’autre le déploiement de sa parole aujourd’hui, demain ou plus tard.


Dans cette écoute il est nécessaire d’être totalement présent en même temps que tellement absent. Présent pour que le silence ne soit pas un écho à la parole du sujet (que ceux qui pensent que s’assoir derrière un bureau en restant muet est la condition suffisante pour que l’autre parle se leurrent. Cette conduite silencieuse est immédiatement perçue comme persécutive et surmoïque). Absent pour qu’advienne peu à peu, dans la parole ce que le sujet n’a pu dire jusque là et qui peut se dire enfin. Les douleurs psychiques qui habitent les êtres humains sont invraisemblables et notre responsabilité ne consiste-t-elle pas à en assumer le dire ? C’est à partir de là en tous cas qu’un sujet tisse peu à peu les liens qui le raccroche à la vie.


La position du psychologue en institution est éminemment compliquée du fait même de cette inclusion dans un espace déterminé par les discours positivistes qui instaurent des rapports linéaires alors que notre acte trouve sa force dans la mise en œuvre de DISCONTINUITES.
Elle est compliquée aussi puisque le transfert à priori sur le signifiant psychologue (qui nomme celui qui sait sur le psychisme) nous confronte directement par une espèce d’homomorphisme àl’économie libidinale individuelle et institutionnelle. (Particulièrement à la jouissance qui comme chacun le sait carbure au désir incestueux : la passion humaine par excellence).


L’institution réactive pour chacun ses propres cicatrices narcissiques puisqu’elle fait vivre cette chose si particulière que nous ne sommes ni le centre, ni l’objet unique du désir de l’autre. Cela ne veut pas dire que nous devrions être sans autorité (et nous savons combien l’action syndicale parmi d’autres facteurs y contribue) mais il est souhaitable de dépasser les conflits qui sont liés à notre moi individuel et social pour accéder au seul conflit qui vaille : celui de notre éthique et de notre orientation clinique.