Sur quelques maîtres du cognitivo-comportementalisme...
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Sur quelques maîtres du cognitivo-comportementalisme

 

 

 

L’émergence dusignifiant psychoanalyse

G. Schopp novembre 1996(journal des psychologues n°142)

Cela fait tout juste cent ans, que Freud, dans un articledirectement écrit en français (1) forge et emploie pour la première fois leterme de psychoanlyse qui deviendra en 1898 psychanalyse. Qu’en est-il de lasituation de Freud à cette date ? Il l’écrit quelques années plus tard àFérenczi : « A ce moment-là, en 1896, j’étais au sommet de l’abandon,j’avais perdu tous mes anciens amis et n’en avais pas encore acquis denouveaux. Personne ne se souciait de moi et je n’étais soutenu que par monentêtement et le début de l’interprétation des rêves » (2).

Ce n’est pas seulement un esprit de commémoration, niseulement un intérêt scientifique qui animent ici un retour à ce momentinaugural, mais la volonté d’en tirer les enseignements et d’en démontrer lesconséquences aujourd’hui puisque structurellementles enjeux théorico-cliniques sont identiques à ceux du siècle dernier(complexifiés sur la scène praxéologique par l’émergence sociale de la professionde psychologue).

Ces éléments structuraux  concernent les rapports entre la psychologie et les savoirs positivistes(médical, neurologique, pédagogique, social) et les théories divergentes ausein même de la psychologie quant à la conception de l’appareil psychique. Aumoment où les chantres de l’unité de la psychologie (re)prennent de la voix(unité de la psychologie ….. autonomie de personnalité …. Adaptabilité à laWorld Compagny), il nous faut ici repérer avec quoi rompt Freud dans ce texte et quelle fracture vient produire lapsychanalyse dans le champ de la psychologie. Car c’est bien à ce niveau queFreud situe son acte comme il l’écrit plus tard : « Lapsychanalyse n’est pas une spécialité de la médecine …. La psychanalyse est unepart de la psychologie ….. De la psychologie tout court, certes pas la totalitéde la psychologie, mais son soubassement, peut-être bel et bien son fondement(3).

LA PSYCHANALYSE EST UNE PART DE LA PSYCHOLOGIE …

Pourquoi élaborer un nouveau terme ? Pourquoi dans untexte écrit directement en français ? Il le dit à la premièrephrase : il s’adresse aux disciples de Charcot car c’est à Paris que se situe le débat le plus avancé sur laconception psychologique à partir de la façon de comprendre l’hystérie (4).L’hypothèse qui peut être avancée est la suivante : c’est pour marquer sarupture avec la conception et la méthode de Janet que Freud forge ce terme depsychoanalyse. Car il ne l’invente pas à proprement parler, mais il retourne à180°le concept produit par Janet pour identifier sa conception : analysepsychologique. Il est nécessaire de dégager le débat Janet/Freud de sa gangueidéologique et affective qui n’aurait pour conséquence que de gommer,d’occulter ce qui se noue et se fracture entre l’un et l’autre (5).

 

Le débat Janet/Freud

Janet est en avance sur Freud dans la compréhension de la viementale des hystériques jusqu’en 1893. Freud (qu’il cite à cette époque dansplusieurs textes), est d’une certaine façon en demande de reconnaissance.N’écrit-il pas à Fliess : »A Paris, notre travail sur l’hystérie aenfin attiré l’attention de Janet » (6) ?

Janet est en avance sur Freud du fait de sa formationphilosophique qui se déroule en plein débat sur l’autonomie de la psychologievis-à-vis de la philosophie engagé par Ribot et Paul Janet, sn oncle. Cela luipermet de s’ouvrir aux processus mentaux et idéiques et d’évoquer ainsi lesphénomènes de double conscience (7).

En 1896, Freud écrit dans son article : « les idéesainsi exposées ayant pour point de départ le résultat de la psychoanalyse …. Nes’accordent pas avec la théorie psychologique de la névrose de Mr Janet ni avecune autre ….. (1).

Que s’est-il passé durant ces troisannées et qu’est-ce qui dans le trajet de Freud l’a favorisé ?

Le trajet de Janet est académique et linéaire. Son désirjamais … analysé « de pénétrer la médecine » (expression qu’ilemploie à plusieurs reprises et qui est sa vraie question névrotique) l’amène àpratiquer l’étude clinique psychologique comme le médecin pratique l’anatomo-clinique.Il ne fait que déplacer la méthode médicale dans le champ de la psychologie. Ilobserve et classe et ne se départit jamais de la position du maîtreuniversitaire (il succédera à Ribot au collège de France) qui sait, quiobjective et qui chosifie. Il aboutit ainsi à une conception figée de la viementale qu’il nomme insuffisance et/ou faiblesse psychologique. (Ce qui seretrouve dans la pratique des « psy » s’ils entérinent le discoursdes patients qui parlent de « manque de maturité », « manque depersonnalité » …)

Il faut noter ici que dès 1888, Freud, dans un article peuconnu, évoque, pour qualifier l’hystérie « un surplus de stimuli dansl’organe de la mémoire ».

Dans sa conception, Janet non seulement intègre les conceptionsneurologiques de son temps mais en fait la causalité principale des« affections psychologiques » et en particulier « l’héréditénerveuse ». Les autres causes sont considérées alors « comme desagents provocateurs ».

Le trajet de Freud est radicalement différent puisqu’il estune succession de ruptures. En avril 1885, il traverse une crise qui l’amène àdétruire son journal en évoquant que « ce qui est écrit est indigne desurvivre ». Ce moment, nous l‘avons identifié comme une crise épistémologique individuelle. Quelques mois plus tard, ilrencontre Charcot après avoir obtenu une bourse d’étude. C’est encore un jeune« physiologiste allemand » formé à l’école des meilleursscientifiques tels Fechner et Helmholtz qui se présente à Paris où se produit la seconde rupture. Il écrit àcelle qui deviendra sa femme : « Charcot est en train de ruinece à quoi je croyais jusque-là ». Il dira un peu plus tard pourquoi :« C’est Charcot qui nous a appris que c’est à la psychologie qu’il fauts’adresser pour comprendre l’hystérie ». Il y apprend aussi (cf. sonhommage à Charcot en 1893)que, si la théorie estcontredite par la clinique, c’est celle-ci qui prévaut ce qui lui permetd’écrire : «  On dirait que pour eux l’analyse est tombée du ciel ousortie de l’enfer, qu’elle est figée, tel un bloc de lave et non pas construiteà partir d’en ensemble de faits lentement et péniblement réunis au prix d’unetrvail méthodique ». (9)

L’émergence du concept de psychoanalyse consacre la troisièmerupture dans le champ même de la psychologie.

Une étiologie sexuelle

L’étiologie des grandes névroses « reconnaissent commesource commune la vie sexuelle de l’individu, soit évènements importants de lavie passée ». (Pour les psychologues de ma génération, l’autre effet del’unité de la psychologie dans sa variante de l’enseignement universitaire,c’est l’abord de la sexualité …. Par la vie sexuelle des épinoches …. charmants poissons au demeurant). C’est sur cette hypothèsecentrale de la sexualité (qu’il approfondira sans cesse, du côté du fantasme etsur laquelle il ne transigera jamais) que se fonde cette troisième rupture.

D’agent provocateur, la sexualité devient l’élémentétiologique fondamental et ceci dans tous les cas (en 1913 un débat sedéroulera avec Janet qui évoquera 70% des cas). Ce texte de 1896 marque aussil’affirmation et l’affermissement de la méthode d’investigation dont il paraîtessentiel de marquer les points saillants.

Un évènement considérable se produit dans un entretien deFreud que les ruptures traversées lui permettent, entre autres, d’entendre etd’accepter. Freud comme tous les thérapeutes de son époque envahit l’entretiende questions et il s’entend dire un jour par « Emmy » :« Ne me demandez pas d’où provient ceci ou cela, mais laissez-moi raconterce que j’ai à dire ». Dès lors, la vérité du sujet, ce n’est pas celui quiécoute ou étudie (articulation et passage d’une clinique du signe à uneclinique du signifiant) et c’est par la mise en suspens de son savoir chezcelui qui écoute qu’elle peut advenir.

Charcot par manque d’intérêt pour la psychologie (c’est pourcela qu’il appelle Janet à la Salpétrière) Janet du fait de sa position demaître sachant et de la mise à l’écart d’une interrogation subjective ne peuvent suivre la voie que leur indique l’hystérie. Seul,Freud va ce chemin qui l’engage vers la destitution du rapport positiviste ausavoir, vers la destitution du sujet sachant comme cache-sexe de la vérité dusujet dans son rapport à la sexualité (et à la question de la jouissance).Remarquons aussi la différence quant à l’orientation de la pratique :celle de Janet est une recherche clinique, celle de Freud est une confrontationcomme il l’évoque lui-même :  « à lathérapeutique ».

Un retour au réel clinique

C’est autour de l’hystérie que s’ouvrent ces débats qui nousconcernent encore aujourd’hui. C’est Lacan qui nous en donne certainementl’interprétation la plus décisive : « Or le trait différentiel del’hystérique est précisément celui-ci, c’est dans le mouvement même de parlerque l’hystérique constitue son désir. De sorte qu’ »il n’est pas étonnantque ce soit par cette prote que Freud soit entré dans ce qui était, en réalité,les rapports du désir au langage, et qu’il ait découvert les mécanismes del’inconscient » (10). La formalisation de la position de Janet pourraitêtre celle-ci : Ss → O (Ss : sujetsachant – O : objet). La méthode inaugurée par Freud aboutit la formule suivante : $ $ ( $ : sujetdivisé). Formules qui auront à être développées.

Chez les psychistes, la ligne de partage est désormaisfixée : la réalité psychique est déterminée par la réalité del’inconscient dont la réalité est « sexuelle ». Mais à partir de là,il est nécessaire de retrouver le sens de la pratique de Freud, c’est-à-dire unretour au réel clinique. Quel peut être l’extension de l’acte freudienvis-à-vis de l’expérience du psychologue en tant que clinique instituée (11)qui se dialectise avec le savoir à un moment donné et avec l’interrogationsubjective de l’écoutant ? Cedispositif, nous le percevons bien, s’oppose à toute dogmatisation que ce soitvis-à-vis de la pratique ou vis-à-vis de l’objet clinique.

Cette année 1896, où Freud est bien seul, voit l’émergence duconcept de psychoanalyse qui consacre l’abandon de la suggestion de l’hypnose auprofit de l’association libre, voit la découverte de la résistance qui marquela fin de l’effraction thérapeutique, voit la découverte du sens des rêves etla mise à jour de l’hypothèse centralede la sexualité. Rien de moins.

(1) - Freud, « L’hérédité et l’étiologie des névroses » in Névrose,psychose et perversion, PUF, 1973

(2) - Correspondance Freud Firenczi, lettre du 7 juillet 1913

(3) - Freud, La question de l’analyse profane, Gallimard, p. 144, 1985

(4) - Allouch « hystorique » in Lettre de l’école freudienne, n° 15,Juin 1975.

(5) - Schopp Georges, Psychologie, médecine, psychanalyse, évolution psychiatrique – 3 –1986. Un remaniement de ce texte dont celui qu’on lit est un effet, est enchantier et sera exposé ultérieurement.

(6) - Correspondance Freud/Fliess, La naissance de la psychanalyse, p. 70PUF, 1956.

(7) - Cf. les travaux de Prévost et d’Ellenberger.

(8) - Freud, Quelques considérations sur une étude comparative sur les paralysiesmotrices, organiques et hystériques, idées, problèmes, T1, PUF, 1984.

(9) - De Mijolla, « Débuts de psychanalyses au temps de Freud », in Histoire de la psychanalyse, Hachette, 1982.

(10) - Lacan, Séminaire XI

(11) - Cette question trouvera à se déployer dans le cadre d’un samedi théorico-clinique del’Anrep : approche historico-structurale de la clinique du psychologue.