La clinique dans tous ses états ...
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La clinique dans tous ses états
juin 1986


Une lettre pessimiste récemment reçue d’une amie québécoise habituellement gaie et conviviale confirme certaines orientations culturelles que nous avions déjà pressenties.

 

Cette humeur triste s’originait de ce qu’elle vivait personnellement.
Pour ne  partager ni l’engouement admiratif des uns, ni le mépris affiché des autres à l’encontre du Québec, cela permet de rester attentif à ce qui s’y passe. Les poussées de l’american way of life ne manquent jamais d’y faire un détour.


Avant d’aborder ce qui concerne directement notre champ, elle note au passage : « II existe une menace sur la langue française comme je n’en ai jamais connue ».  «  Je commence à me demander si vouloir faire de la psychanalyse en Amérique du Nord, vu les forces de répression, n’est pas kamikaze. »


Elle écrit donc : « Je n’ai jamais autant senti les forces de répression contre la parole et le désir… la réponse se fait au niveau du besoin. »
Un acquis de ces dernières années et un fondement possible d’une pratique en psychologie clinique, est que la vérité peut advenir aussi de la parole du sujet. De plus en plus, c’est au pied du laboratoire qu’on l’attend (laboratoire comme ordre biochimique et ordre psychotechnique). La réduction des postes de psychologue ou leur transformation en postes techniques (remplacement d’un psychologue par un technicien E.E.G.) est là pour nous le rappeler. C’est ainsi l’homme-de-science, et lui seul, qui devient « sujet supposé savoir ».


Cette évolution est confirmée par un récent écrit de Serge MOSCOVICI (N.O juin 86) : « Et la psychologie ? CHOMSKY et LEVI-STRAUSS ont déjà annoncé son retour en sa position classique. A en juger d’après les autres pays, la science cognitive accélère  le mouvement….. intelligence artificielle et neuroscience  obligent. »


Ce même mois, n’apprenions-nous pas la démission de Maurice GODELIER, Directeur Scientifique du Département des sciences de l’Homme et de la Société, après que le Ministre ait sous-entendu que dans le corps sain du CNRS (sciences exactes), il existait des parties malsaines (sciences de l’Homme) ?
La poussée scientiste s’est électivement produite au 19ème siècle autour de la question de l’hystérie. BABINSKY, d’abord zélateur de CHARCOT, s’est évertué ensuite à neurologiser les processus conversifs.


Le même processus tend à se répéter au sein même des consultations de la douleur. Les personnes qui manifestement (si j’ose dire) présentent des points douloureux sans substratum organique, sont affublées de mots compliqués qui font scientifiques et sont ainsi peu à peu médicalisées (que ce soit par des techniques chimiothérapiques classiques ou des techniques marginales).
L’enthousiasme légitime de l’année 1985 ne doit pas nous faire perdre de vue ces mutations de fond.
Que sera le destin de la psychologie clinique face à la science ?


Il n’est pas vain d’envisager de l’influencer dans un sens qui soit favorable à nos objectifs.