La clinique dans tous ses états ...
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La clinique dans tous ses états
Décembre 1986


L’unité de la psychologie est un souhait que partagent de nombreux psychologues cliniciens. Si cette question se pose, c’est qu’en toute logique, il existe plusieurs sous-disciplines.


Chacun s’attache à reconnaître qu’un éclatement ne peut que produire un enfermement sur soi qui engendre l’immobilisme, le dogmatisme et un affaiblissement  de l’émergence sociale de la psychologie. Mais cette unité recèle  aussi ses malédictions. Elle peut produire une indifférenciation préjudiciable à chaque partie et un éclectisme impuissant quand il s’agit de mettre en œuvre une pratique. Promouvoir l’unité, c’est essentiellement reconnaître la légitimité de l’autre.
La lecture de textes écrits par des psychologues expérimentalistes laisse planer un doute à ce sujet.


L’article, publié par P.FRAISSE il y a quelques temps, mérite qu’on s’y attarde un peu. (Il y a trois psychologies – Bulletin de psychologie – Tome XXXVII n° 364).
Il distingue trois psychologies. La psychologie naturelle qui est la psychologie de tout le monde. La psychologie philosophique ensuite, qui commence à l’ère grecque et se développe en occident jusqu’à Bergson. Elle se déploie entre les bornes de l’idéalisme et le l’empirisme et tente de trouver des relations entre les faits et les idées. La psychologie scientifique, enfin, qui correspond à l’émergence de la science et dont l’ambition avouée est de transformer la psychologie en « psychonomie ».


De psychologie clinique, nenni !
Ou plutôt, si, mais à une place pour le moins bâtarde, puisqu’elle se situerait entre la psychologie naturelle et la psychologie  scientifique. Elle ne serait donc pas digne de figurer dans un chapitre autonome. Que penser, dès lors, des vœux d’unité quand ils émanent de cette orientation ? N’aboutirait-elle pas à la perte d’identité de l’une des disciplines ? Nier l’identité des cliniciens et les suspecter de séparatisme, n’est-ce pas une façon subtile ou perverse de les lier ?
L’émergence historico-sociale (qui reste à analyser) de la psychologie clinique est pourtant un fait incontournable. Pour preuves, les tensions et résistances qui ne manquent pas de l’accompagner. Chacun perçoit, même confusément, qu’il s’agit d’une nouvelle découpe des choses, d’une nouvelle distribution des savoirs, et des pouvoirs. En s’articulant à l’ordre de la science, (neuro-physio-mathématique), la psychologie expérimentale pense-t-elle y gagner sa crédibilité, sa respectabilité ?
La lecture de Politzer peut nous éclairer. Il écrit notamment : « L’avènement de la psychologie expérimentale, loin de représenter un nouveau triomphe de l’esprit scientifique, n’en est qu’une humiliation. » Un peu plus loin : « L’expérimentaliste patauge au milieu des appareils, se jette tantôt dans la psychologie, tantôt dans la clinique, il amoncelle les moyennes statistiques et est convaincu que pour acquérir la science, tout comme pour acquérir la foi, il faut s’abêtir. »
M Bonnet, dans un article récemment paru dans nos colonnes (Psychologues et Psychologies, n° 17) indique que « Les neurosciences se qualifient elles aussi de cognitives. L’ouvrage de J.P. Changeux, l’Homme Neuronal, a popularisé ce point de vue. Pour nous, ceci traduit la complémentarité des approches neurobiologiques et psychologiques entre lesquelles tout antagonisme est stérile. »


L’affirmer ainsi, n’est-ce pas déjà le signe que les choses ne se passent pas dans le meilleur des mondes possible ? Pour mémoire (sic), je rappellerais que lors du vingtième anniversaire de l’INSERM, dont le Président scientifique est justement JP Changeux, le seul psychologue invité était effectivement un neuropsychologue, mais américain. Cela voulait-il dire qu’en France, aucun psychologue de cette orientation n’était digne d’y participer ?
La fonction des neurosciences, fer de lance de la seconde poussée scientiste, c’est le refoulement de la psychologie dans son ensemble, et de la psychologie clinique en particulier.


Il est de bon ton dans les milieux psycho-expérimentalistes, de s’approprier Janet pour des raisons que je ne développerai pas ici. Qu’on étudie son destin quand, à la fin du 19ème siècle, une première poussée scientiste, qui prit nom de neurologie, se développa (je renvoie à notre étude psychologie clinique et médecine – cahiers de l’ANREP ¾).


De ce fait, la seule unité stimulante productive, enrichissante, c’est celle qui résulte d’une articulation contractuelle entre des disciplines qui développent leur spécificité et leur rationalité.