L’affaire Clark-Williams
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L’affaire Clark-Williams
ou la question de l’analyse laïque en France

Georges Schopp

 

 

 

Présentation de l’affaire Clark-williams
Avril  2011

Je dois les documents  sur lesquels s’appuie ce texte  à Georges Mauco  qui me les a remis à la suite d’une rencontre en juin 1989 .
Je dois cette rencontre à  Didier Anzieu avec qui je menais un entretien pour  la revue psychologues et psychologies, entre autre sur la question de la laïcité(la pratique de la psychanalyse par des non médecins ) et par conséquent sur l’exercice de la clinique et de la psychothérapie par les psychologues.
A cette époque encore, bien des médecins refusaient d’envoyer un patient à un psychologue , non pas pour des raisons d’incompétences mais pour le simple fait qu’il n’était pas médecin.
L’affaire clark-williams relate le procès de la première psychologue à exercer la psychanalyse en France après la dernière guerre et le long chemin de notre émancipation vis à vis de l’ordre médico-psychiatrique.
Au moment du décret psychothérapie, je pense que ce texte est toujours d’actualité même si les questions fondamentales qui le sous tendent prennent d’autres figurations.
Ce texte est paru pour la première fois dans la revue internationale d’histoire de la psychanalyse n°3,1990  et il a fait l’objet d’un exposé lors  du congrés de Caen de la  convention psychanalytique en 1994 (on trouvera  à la suite  le liminaire2 qui l’introduit).
On s'y réfèrera pour prendre connaissance des documents.

 

Liminaire


« Il n’y a d’histoire que dans une pratique du document d’archives », indique Patrick Di Mascio dans le n° 56 du Journal de l’A.I.H.P. Je dois les archives qui servent de base au travail qui va suivre, à G Mauco.
Je l’ai rencontré un avant sa mort, sur les conseils de D Anzieu, dans la perspective d’un entretien pour un dossier de « psychologues et psychologies » consacré à l’histoire de la psychologie clinique. L’entretien terminé la discussion prit une tournure un peu plus intime et je dois dire que j’en garde un émouvant souvenir.
Au moment de prendre congé, et après qu’il m’eût montré un buste de Freud et un immense tableau peint par des élèves d’une école Freinet symbolisant son objectif de relier la psychanalyse et la pédagogie, il me remit ses archives sur les points que nous avons évoqués et c’est dans celles-ci que se trouvaient les documents concernant le procès de Mme Clark-Williams.
Je dédie ce travail à la mémoire de G Mauro. A Didier Anzieu aussi, qui m’a permis de le rencontrer, et pour des raisons qu’on comprendra dans ce texte. Je voudrais remercier particulièrement A de Mijolla qui m’a permis de préciser sur la forme et le fond plusieurs points de cet exposé.
Introduction
La question de l’analyse laïque, c’est-à-dire de l’analyse pratiquée par les non-médecins s’est posée de façon différente selon les pays.
C’est après qu’un patient porte plainte, qu’à Vienne, Reik est accusé « d’exercice illégal de la médecine ». Aux Etats-Unis, c’est l‘association analytique elle-même qui écarte les non-médecins. Jones rappelle qu’en 1925 Brill (avant l’affaire Reik) argumente dans un article pourquoi il faut réserver l’exercice de la psychanalyse aux médecins. Manifestement, il s’agit de se démarquer par la garantie médicale du charlatanisme et d’obtenir à travers cette garantie, reconnaissance et respectabilité sociale.
Stuart Scheinderman, psychanalyste américain, dans un colloque de l’école freudienne de Paris, brossant l’histoire et la situation actuelle de la psychanalyse aux Etats-Unis indique « ….. Les analystes américains ont voulu à la fois faire intégralement partie de l’établissement médical, et définir leur travail totalement en termes de psychologie. En faisant cela, ils ont bien entendu exclu les psychologues … » (1978).
Ces deux exemples sont succinctement rappelés pour montrer que la question de l’analyse pratiquée par les non-médecins est posée aux analystes soit de l’extérieur, soir de l’intérieur de leur association.
En France elle se pose au début des années cinquante à travers un procès qui connait à ‘époque un grand retentissement : l’affaire Clark-Williams. C’est l’ordre médical (donc extérieurement au mouvement analytique) qui porte plainte. C’est le père d’un enfant envoyé par le Dr berge à Mme Clark-Williams qui engage le processus. Très vite l’ordre psychiatrique s’empare du dossier. Il existait un précédent en France, non pas sous la forme d’un procès, mais d’une manière qui mérite d’être rappelée tant elle révèle le fond du débat. Le Pr Claude, maître incontesté de la psychiatrie à sainte Anne, succède à Dupré décédé en 1921. L’intérim est assuré par Heuyer qui accueille dans le service Mme Sokolnika qui vient d’arriver à Paris, et qui y déploie une pratique analytique, et, dès sa prise de fonction, le Pr Claude l’avait congédiée en raison de sa non appartenance au corps médical : « je demande que cette pratique psychanalytique reste strictement médicale », indique-t-il à l’époque (de Mijolla, 1928, p. 20).
Pour revenir à l’affaire Clark-Williams elle ne sera pas sans effet sur la société analytique française et viendra y produire une ligne de fracture supplémentaire. Melle Clark-Williams est psychanalyste au centre psychopédagogique du lycée Claude Bernard. Elle a été analysée aux Etats-Unis par R Saussure qui y émigre pendant la deuxième guerre mondiale. Elle a suivi une formation universitaire chez Daniel Lagache, une formation clinique chez le Pr G Heuyer et une formation analytique auprès de John Leuba.
Si les non-médecins ne se réduisent pas aux psychologues, les textes et débats qui s’instaurent autour de ce procès montrent que c’est l’émergence de cette profession qui est en question, et la pratique autonome des psychologues qui est visée (clinique et psychothérapique), et ce, en deux lieux : du côté de l’exercice privé et du côté de l’exercice dans les institutions du champ sanitaire et social.
Le procès
Début mars 1950, l’Ordre des Médecins par la voix du Pr Derobert dépose une plainte contre Mrs Clark-Williams pour exercice illégal de la médecine puisqu’elle fit des psychanalyses donc de la médecine. Passible des peines prévues par l’article 12 de l’ordonnance du 24 septembre 1945, le juge Gollety est chargé de mener l’instruction. Il ordonne une perquisition au domicile de Mrs Clark-Williams. Celle-ci a lieu le 20 mars vers 16h30. Trois inspecteurs de police du Quai des Orfèvres se présentent sous la direction du commissaire principal Fernet.
Le rapport de police indique que Mrs Williams « emploie des moyens enfantins » et il stipule un peu plus loin : « Elle fait dessiner une maison ou un arbre et s’il n’y a pas de trait en bas, elle dit que l’enfant manque de base ! Un enfant ayant fait un dessin confus et noir, sorte de combat de nègres dans la nuit, elle déclare sérieusement que l’enfant a l’esprit confus. » Certains s’étonneront, lors du procès, de cette violation du secret professionnel et des conséquences préjudiciables de l’arrêt des psychothérapies en cours.
« Cette affaire assez curieuse et dont le jugement sera appelé à faire jurisprudence » (Le figaro, 28 décembre 1950) s’ouvre devant la seizième chambre correctionnelle le 4 décembre 1951. C’est Me Y Netter qui défend la prévenue et Me R Fontaine qui plaide pour le Conseil de l’Ordre.
Le procès est suivi de très près par les plus hauts journaux de l’époque le Figaro (28 déc. 1950 ; 30 déc. 1950 ; 10 janv. 1951 ; 4 déc. 1951 ; 9 déc. 1951 ; 18 déc. 1951) Le Monde (1er déc. 1951 ; 5 déc. 1951 ; 12 déc. 1951 ; 19 déc. 1951 ; 1er avril 1952 ; 2 avril 1952 ; 3 nov. 1952), Combat (4 déc. 1951 ; 14 déc. 1951 ; 1er avril 1952). Chaque camp développe ses colonnes, ses arguments. Les soutiens de Mrs Clark-Williams font remarquer que la psychanalyse n’étant pas reconnue par la médecine, ses praticiens ne peuvent, en toute logique, être accusés d’exercice illégal de la médecine.
Le Dr Leuba (dont Mrs Clark-Williams est l’élève), titulaire du diplôme de médecine suisse et de la Faculté de Paris, assure sa défense : « Je ne veux pas seulement être à la barre des témoins à décharge. Je demande à m’asseoir au banc des prévenus comme complice, puisque la personne que l’on juge est une de mes anciennes élèves ». (Figaro, 28 déc. 1950). Il poursuit : « Les psychanalystes, ceux que nous appelons les laïcs, sont parfaitement dignes d’exercer leur art étant donné les conditions dans lesquelles nous les recrutons et l’enseignement qu’ils reçoivent ». (Figaro, ibid.)
Les arguments des plaignants sont les suivants : « La psychanalyse est parfaitement reconnue par le corps médical comme des méthodes spéciales de la neuropsychiatrie » (Figaro, 30 déc. 1950). Un peu plus loin : « En l’état actuel de la législation française, la psychanalyse, acte de diagnostic et de thérapeutique, est du ressort du médecin seul » (ibid.). Ainsi, la question essentielle qui se pose tout au long du procès est la suivante : La psychanalyse est-elle une branche de l’art médical ?
Mrs Clark-Williams indique que les enfants lui étaient confiés par un médecin et elle ne leur faisait subir aucun traitement physique. « Je leur donnais seulement un réconfort moral. » (Figaro, 4 déc. 1951).
Le Dr André Berge, directeur du Centre Claude Bernard vient apporter son soutien argumenté en déclarant qu’il connait parfaitement bien l’état physique des enfants qu’il lui confiait. Pour lui, la psychanalyse n’est pas de la médecine mais une rééducation affective.
Le Dr G Parcheminey va dans le même sens et indique «  que ce n’est pas soigner une maladie que de tenter de rétablir un enfant présentant un comportement caractériel anormal ».
Le Pr Lagache, de Dr Favez-Boutonnier, le Dr Michel Cenac indiquent pour leur part que « la psychanalyse est une technique psychologique ». Elle est plus l’affaire du rééducateur que du médecin, à condition « que ce dernier en contrôle les effets ». Le Pr Lagache poursuit : « La faculté de médecine s’est refusée jusqu’ici à créer une chaire de psychanalyse. On refuse aux spécialistes de cette science le brevet qui leur donnerait un statut. Il est pourtant aussi impossible à un médecin qui n’est pas psychanalyste de pratiquer la psychanalyse, qu’il me serait à moi de pratiquer la chirurgie. »
Après une première journée, les arguments développés par la défense et « la constellation de témoins éminents » font largement peser la balance du côté de Mrs Clark-Williams. Simultanément, les « laïcs » visitent les membres influents de l’ordre médico-psychiatrique (Pr G. Heuyer, Pr J Delay) qui ne déposeront pas contre Mrs Clark-Williams. Le Pr Delay pense après le Pr Heuyer qu’il a été « pipé » dans cette affaire : « Moi aussi je l’ai été complètement. En effet, le Conseil de l’Ordre, par la personne de JR Debray m’avait demandé de déposer au procès. J’avais accepté en principe. J’ai reçu immédiatement la visite de collaborateurs psychanalystes, pour qui j’ai la plus grande estime, qui m’ont demandé de ne pas le faire. C’est donc parce qu’il s’agissait d’une femme tout à fait estimable que nous n’avons pas attaqué » (Bulletin de l’Ordre des Médecins, 1952, p. 194).
Au moment des plaidoiries, Pierre Scize qui couvre le procès pour le Figaro, note : « On se souvient de l’aspect paradoxal que revêt cette affaire où d’éminents médecins vinrent témoigner en faveur de l’accusée. Il faut croire que la semaine qui s’est écoulée a incité la partie civile à de sages réflexions puisque Me Fontaine s’est montré beaucoup moins agressif qu’il ne le fut lundi dernière » (le Figaro, 9 déc. 1951).
Si jusque-là Me Fontaine attaquait l’ensemble des activités de Mrs Clark-Williams, désormais il se polarise sur ses activités privées, notamment trois enfants qui lui ont été envoyés à son domicile. Il indique aussi que, puisqu’elle soigne les troubles caractériels des enfants, elle fait de la psychiatrie. Il développe aussi l’idée qu’on ne peut l’art médical au corps humain puisqu’on sait que de nombreuses maladies relèvent de causes psychologiques. Mais son argument central reste le suivant : Le contrôle médical invoqué (notamment par André Berge) est-il vraiment effectif ?
Me Y Netter prend alors la parole pour la défense. Elle indique que Mrs Clark-Williams jouit, à Claude Bernard, où elle est admise avec l’aval du conseil d’administration, de l’estime générale. D’ailleurs, ajoute-elle, des félicitations ont été cotées avant le début de cette affaire pour son dévouement et son désintéressement, ses compétences psychologiques et ses qualités de compréhension, par le conseil d’administration qui comprend les Prs Wallon, Heuyer, le Dr Guillant, le recteur de l’Académie de paris, le directeur de l’Hygiène sociale, le proviseur du lycée Claude Bernard. Son argument central reste que les activités de Mrs Clark-Williams relèvent plus de la pédagogie que de la médecine.
« Est-ce que jouer et dessiner avec des enfants, pour les permettre de parler d’une jalousie cachée, d’une agressivité secrète, c’est faire de la médecine ? » Elle cite enfin un courrier de Heuyer qui écrit : « Si Mrs Clark-Williams peut faire la preuve que les enfants qu’elle a reçus lui ont été envoyés par des médecins (confirmés par le Dr Berge) il ne semble pas qu’elle puisse être poursuivie pour exercice illégal de la médecine. »
Le ministère public en la personne de M. Laguerre donne son point de vue le 18 décembre 1951. Si l’on s’en tient au dossier, indique-t-il, « on pourrait y trouver la preuve la plus absolue d’exercice illégal de la médecine ». Mais le débat, par les points qu’il aborde et les personnalités qui y sont intervenues, « prouverait le contraire ». Pour lui, le procès est uniquement fondé sur l’examen à domicile de trois enfants que des médecins lui ont confiés. « S’il étaient tous trois caractériels, ils présentaient cependant des signes cliniques de maladies : l’un avait des douleurs nasales, l’autre des incontinences d’urine, le troisième des troubles digestifs. » Puisque Mrs Clark-Williams a affirmé qu’elle recherchait la cause de ces affections, il paraît évident « qu’elle a effectué un diagnostic et appliqué une thérapeutique ». Il conclut cependant « qu’il n’aura pas le ridicule de trancher un pareil problème sur lequel les spécialistes ne sont pas d’accord ». Il propose donc un supplément d’information pour préciser certains points : « Les affections dont souffraient les enfants existent-elles vraiment ? Le contrôle médical exercé sur les activités de Mrs Clark-Williams était-il effectif ? »
Le tribunal rend son jugement le 31 mars 1952 : il prononce la relaxe pure et simple de la prévenue. Le Conseil départemental de la Seine de l’Ordre des Médecins est déclaré mal fondé en ses conclusions et il est condamné aux frais de ses interventions. (On trouvera en annexe les attendus des arrêts).
L’ordre des Médecins fait appel de cette décision et la neuvième Chambre de la Cour de Paris rend le 15 juillet 1953 un second arrêt qui condamne Mrs Clark-Williams a une peine « de pur principe » de 100 F. les « laïcs » envisagent un pourvoi en cassation. Mais celui-ci est devenu sans objet, puisqu’une loi du 6 août 1953 amnistie les peines d’amendes.
Le second procès n’a pas eu le retentissement escompté par l’Ordre des Médecins qui y trouve cependant matière à satisfaction puisque le caractère médical de la psychanalyse y est affirmé. Cependant la peine est de « pur principe » et l’arrêt rend hommage à la moralité de la prévenue, à sa connaissance des problèmes psychanalytiques et aux services rendus au Centre Claude Bernard. L’arrêt admet le recours à l’auxiliaire médical à la condition d’une surveillance médicale, non pas sur les séances de traitement mais sur les résultats obtenus.
Ce procès fait jurisprudence jusqu’à l’arrêté d’un jugement du tribunal correctionnel de Nanterre le 9 février 1978. Le prévenu, psychologue psychanalyste, recevait des enfants présentant des difficultés d’ordre psychologique. Le jugement indique qu’il « n’a pas outrepassé le cadre psychanalytique, psychologique ou pédagogique dans lequel il se tient, et par ces motifs, le tribunal le déclare non coupable du délit d’exercice illégal de la médecine » (Affaire Y Diénal).
Désormais, juriquement, l’autonomie de la psychologie et de la psychanalyse, vis-à-vis du médical, est juriquement réalisé. Le vœu de Freud est aussi exaucé.
Problématiques latente et conséquences

  1. Le centre Claude Bernard

Il occupe une place importante dans le procès à tel point que le juge intervient à plusieurs reprises pour affirmer qu’il n’est pas en cause. Pour quelles raisons dès lors, l’ordre médico-psychiatrique porte-t-il plainte contre une femme, estimée de tous, qui y travaille ?
Le Centre Claude Bernard et les centres psychopédagogiques dans leur ensemble (il en existe à cette époque un second à Strasbourg) n’émanent pas du ministère de la Santé, mais ont été créés à l’initiative du Comité de la Famille et sont placés sous la direction de l’Education Nationale. Il échappe ainsi au pouvoir médical. Si le médecin est présent aux premiers entretiens, ce n’est plus le savoir médical qui fait référence. Il ne s’agit plus de mener une action médicale, mais une intervention rééducative et psychothérapique.
Dans la mesure où les élèves relèvent d’un traitement médical, le règlement du centre stipule « qu’il s’interdit tout traitement » et l’enfant est alors orienté vers son médecin de famille om vers un service médical. La rééducation telle qu’elle est conçue exige une intervention non seulement sur l’élève mais aussi sur les parents et les professeurs. En effet, les difficultés de l’enfant peuvent provenir autant de lui-même que de son environnement. (On remarquera la modernité de cette hypothèse, généralement bien plus tard sous le terme générique d’enfant symptôme.) Pour repérer et comprendre l’ensemble des problèmes de l’enfant, la référence psychanalytique est incontournable. A travers ce procès, c’est cette mutation référentielle qui est indéniablement visée.
Jusque-là la psychanalyse, peu développée, avait été tournée en dérision. Mais en ces années cinquante, elle étend son influence. Ce nouveau savoir se déploie et prend place dans le champ des pratiques. Les tenants de l’ancien paradigme (Khun, 1970) ne peuvent que se sentir menacés face à une telle mutation, et cette révolution copernicienne mobilise leurs résistances (Freud, 1925). A travers Mrs Clark-Williams c’’est bien, comme l’affirme G. Mauco, le procès de la psychologie moderne qui se déroule, et sa mise en position de diriger les interventions. Peu à peu, la spécificité du centre sera attaquée et par l’Education Nationale et par le ministère de la Santé. Les premiers ravaleront les centres à leur dimension exclusivement pédagogique et les seconds à leur dimension de consultations médico-psychiatriques (Mauco, 1975, p. 22 à 33).
De circulaire en circulaire, le projet initial sera peu à peu dénaturé et en 1973 ce glissement se marque dans le sigle même des centres : de C.P.P. (Centre psychopédagogique)ils deviennent C.M.P.P. (Centre médico-psychologique) à direction obligatoire psychiatrique.

  1. L’émergence de nouveaux praticiens

Avec la création d’un diplôme de psychologie, de nouveaux praticiens arrivent sur le marché du travail. Des chiffres les plus fantaisistes circulent sur leur nombre. Ainsi le Pr Heuyer parle de 600 par an, ce que dément le Pr Lagache en rétablissant la vérité : ils sont 800 pour l’ensemble des quatre années d’études (Bulletin de l’Ordre des Médecins, 1952, p. 194).
Comme le notent plusieurs journalistes qui couvrent le procès, et parmi ceux-ci,  Hericotte (Combat, 14 déc. 1951) : « Ce n’est pas le procès de Clark-Williams que l’on fait, mais c’est celui des nombreux auxiliaires de la médecine officielle, de tous les psychopédagogues. »
C’est pour définir le rôle et la place de ces nouveaux praticiens que l’Ordre des Médecins réunira une Commission d’étude (8 janvier et 27 mai 1952) et que l’Hygiène mentale reproduira les rapports et discussions tenus à cette époque dans les sociétés et organismes officiels de la psychiatrie (n° 3, 1952).
Tout ce qui compte dans le milieu médico-psychiatrique intervient dans ces débats : Heuyer, Delay, Debray, Lhermitte, Lagache, Ey, Wallon, Zazzo, Daumezon, Pichot, Nacht, Lacan, Cenac, etc…. Quels rôles peuvent être dévolus aux psychologues ? C’est à cette tâche que s’attellent les membres du grou)e de travail réuni par l’Ordre des Médecins.
Dès la première séance, une distinction est faite d’emblée entre psychométriciens et psychothérapeutes. Les premiers, qui pratiquent les tests, font l’objet d’un vote unanime « consacrant l’utilité des examens qu’ils peuvent effectuer à la demande du médecin » (p. 193). Les psychiatres présents perçoivent bien que du fait même de ses techniques le psychométricien ne peut être qu’un auxiliaire effectuant à leur demande des examens du même type que les examens complémentaires menés dans les laboratoires biochimiques. Mais, même à ce niveau, le contrôle du médecin doit être effectif et c’est lui qui doit interpréter les résultats. Henri Ey affirme à ce propos : « Nous sommes tous d’accord pour qu’il y ait des auxiliaires médicaux qui nous aident à faire des tests, mais nous ne serons jamais assez méfiants à l’égard des diagnostics qu’ils permettront de faire » (p. 194).
La question des psychanalystes non médecins est ensuite abordée. A la question : « Quels sont ceux qui sont partisans de la présence des auxiliaires de psychanalyse non médecins ? », la commission se prononce négativement par 11 voix et 2 absentions. Nacht plaide à la première réunion pour les psychanalystes non médecins formés par la Société psychanalytique de Paris, organisme « non officiel mais sérieux » (p. 193). Lagache insiste quant à lui pour que soient pris en compte les élèves formés depuis 1947 à la Sorbonne par l’Institut de Psychologie. Il propose de leur confier « des activités de conseil d’éducation et de rééducation, celle-ci comprenant la psychothérapie » (p. 194).
Le Pr Delay, fer de lance des anti-laïcs, fait remarquer, pour argumenter son opposition, que les psychanalystes non médecins « peuvent appliquer des techniques qu’ils connaissent à des maladies qu’ils ne connaissent pas » (p. 194). Le Pr Lhermitte va dans le même sens en indiquant que si le patient en analyse développe une maladie organique, ou une psychose « il ne le reconnaîtra pas » (. 194).  La conséquence de ce premier débat, c’est que « la psychothérapie est uniquement du ressort du médecin » (p. 195).
On pourrait rétorquer à ces différents arguments que la formation psychopathologique est d’un très bon niveau dans les universités et que c’est une tradition française depuis Ribot.
La question des rééducations est enfin abordée avec un débat sous-jacent concernant « les rééducations psychiques ». Comment les différencier des psychothérapies ? La commission émet un vote unanime en faveur des rééducateurs psychomotriciens mais, en ce qui concerne les rééducateurs psychiques, une distinction est introduite entre les adultes et les enfants (il est de notoriété publique que les activités psychothérapiques sont aujourd’hui largement développées dans les secteurs infanto-juvéniles, contrairement aux secteurs adultes).
La commission est unanime pour émettre un avis négatif pour les rééducations psychiques des adultes et la discussion est plus partagée pour la rééducation psychique des enfants. Heuyer fait ressortir que les psychologues lui rendent « des services indispensables dans la rééducation psychique des enfants » (p. 195).
Face à ces votes massivement négatifs, certains ne manquent pas de s’inquiéter de leurs conséquences. Que vont devenir ceux qui sont déjà au travail ? Les représentants des ministères évoquent la grande sévérité des votes émis et des formules atténuant ces votes sont recherchées. Pour sa part, le représentant du ministère de l’Education Nationale indique qu’il réserve les droits de son département.
De façon très évidente, ce qui est présent en filigrane dans le débat, c’est bien la question de la prescription et du contrôle médical. Peut-il exister une nouvelle catégorie professionnelle, mettant en œuvre ce qui la fonde, dans l’autonomie nécessaire et dans l’espace laissé vacant par la praxis médicale, du fait même de son histoire ? Médecins et psychiatres peuvent-ils être à ce point amnésique et oublier leurs démêlés avec l’Eglise ? N’est-ce pas, en outre, à partir d’un mouvement laïc qu’a pu se développer le savoir médical, avec sa richesse et sa scientificité ?
De nombreux points évoqués précédemment sont présent dans les débats qui s’ouvrent simultanément dans les sociétés psychiatriques puisqu’on y retrouve à peu près les mêmes intervenants. Quelles activités permettre aux non médecins ? Dans quels milieux (public/privé) leur permettre d’exercer ? Vis-à-vis de quels sujets (enfants/adultes) ? Une nouvelle problématique cependant apparaît, celle de leur statut. Ils sont assimilés à d’autres professions, assistantes sociales, laborantines et ce n’est qu’en 1971 que paraîtra ce statut des psychologues exerçant dans la santé.
Cette nouvelle profession pose évidemment beaucoup de problèmes : son objet peut paraître mal défini, ou trop large, venant recouper l’objet d’autres profession, en les interrogeant et/ou en leur apportant des éclairages nouveaux. Ce qui fait que très vite le terme de « concurrence » apparaît sous la plume des rapporteurs de commissions.
A la séance du 25 novembre 1951 de la Société médico-pédagogique, une commission aborde de nouveau la pratique de la psychothérapie par les non-médecins. Elle est présentée par Lebovici et Heuyer. Si en principe il est préférable que les psychothérapeutes soient menées par des médecins, « en pratique, on peut faire appel, dans les services de psychiatrie infantile, à des psychothérapeutes non médecins » (Hygiène mentale, p. 79). Il est cependant souhaitable que les psychothérapeutes « aient aussi la pratique des examens psychologiques » (p. 79). Ce rapport, riche et mesuré, permet que s’engage un débat intéressant où sont rappelées les positions de l’Ordre des Médecins ; au cours  duquel interviennent les Drs Abely, Minkowski et Baudouin.
Lacan y prend la parole, pour dire que les psychiatres « ne peuvent répondre à tous les besoins en matière de psychothérapie » et que, vu le petit nombre de psychiatres « disposés à s’intéresser aux cas complexes de faux débiles ou de faux caractériels, il est difficile de se passer du concours des meilleurs parmi les psychologues en mesure d’aider les médecins » (p. 82). Il s’oppose à l’attitude interdictrice qu’il juge d’arrière-garde et propose l’étude d’une formule « qui permettra de qualifier, sélectionner, diriger quelque chose qui se présente comme un besoin social » (p. 82). Puisque des choses sont nées, il faut essayer d’y apporter des éléments d’organisation. Lacan montre sa faveur pour le processus de laïcisation de la psychothérapie. Son argumentation, et il est le seul à la tenir, est d’ordre clinique. Comme il a montré dans sa thèse « que la personnalité du malade devrait être fouillée en profondeur pour comprendre un état quelconque dans ses rapports avec la personnalité » (p. 87) et devant, donc, « l’immensité du travail qui s’impose au psychiatre », il souhaite que soit « apportée une solution pratique » au problème psychothérapique.
Georges Daumezon condamne lui aussi une pratique « purement défensive ». Il indique que « des psychologues sont produites par les facultés de lettres » (p. 82) et que des psychothérapeutes reçoivent une formation indiscutable dans des organisations privées’ (p. 82). Dès lors « ces hommes et ces femmes doivent trouver une place dans la société » (p. 832). Pour sa part il préfère remettre en question la formation du psychiatre qui se révèle selon lui « trop courte ». Les psychologues et les psychothérapeutes auront consacré de nombreuses années à se familiariser « avec des problèmes que le psychiatre n’aura fait qu’effleurer » (p. 82). Il est donc nécessaire que le psychiatre « ait une formation psychiatrique, authentique » (p. 83) et qu’en particulier on lui donne une formation psychologique plus poussée.
Du fait même que de nombreux médecins estiment ne pas pouvoir se passer de la collaboration des psychologues quel statut leur donner ?
A la séance du 3 avril 1951 de la Commission des Maladies Mentales, il est affirmé que le psychologue ne peut être qu’un « collaborateur » du médecin et plus précisément un « auxiliaire ». Cette mise en situation de dépendance  montre bien la préoccupation des milieux médicaux. Si la psychologie a acquis au cours des siècles sa spécificité et son autonomie, peut-il en être autrement pour ceux qui la servent ?
L’histoire idéique du monde moderne se fonde sur la mise à l’écart du « sensible » (Henry, 1987, p. 71). La société gouvernée par les discours positivistes tend à maintenir l’interrogation psychologique dans ses marges. Est-ce pour cette raison que, quand elle tend à faire retour, d’une façon ou d’une autre, l’effervescence et les résistances ne manquent pas jamais de se produire ? (Post-scriptum : ce colloque a démontré  que loin d’être « dépassée » ou « éteintes », les questions qui se posent lors de ce procès sont « latentes » selon les uns, « déplacés » selon les autres).

  1. La scission du mouvement analytique

Plusieurs voies d’entrée existent pour étudier cet évènement : autoritarisme/ libéralisme, formation scolaire/ formation dynamique ; juif/non juif ; communisme/non communisme ; conflits de technique, de personnes, de pouvoir, etc. (de Mijolla, 1982 ; Roudinesco, 1986).
Nous suivons ici ce qui fait l’objet de notre étude, la question de la laïcité. Les dates font clairement apparaître le chevauchement du déroulement du procès et de la crise intra psychanalytique. Non pas qu’il y ait des rapports de cause à effet de l’un à l’autre (l’étonnement pourrait venir du contraire : à aucun moment les éléments  les éléments de la crise psychanalytique ne transpirent dans les débats médico-psychiatriques, bien qu’on y retrouve les mêmes intervenants) ; mais le procès oblige les protagonistes à s’exprimer sur la question de la laïcité.
La S.P.P. , par la voix de son président Nacht (qui n’intervient pas au procès), s’émeut des poursuites qui peuvent à tout moment s’abattre sur les psychanalystes non médecins ; cependant il les appelle « auxiliaires » puisque le titre de psychanalyste reste l’apanage des seuls médecins. En reprenant le terme d’auxiliaire, Nacht ne concède-t-il pas à l’extra-analytique ?  Souhaitant la reconnaissance officielle d’un diplôme de psychanalyse, n’est-il pas prêt à payer le prix de l’abandon « des laïcs » en réservant ce diplôme aux seuls médecins ? Dans les statuts qu’il propose pour l’Institut de Psychanalyse on peut lire : « Ce diplôme, dans l’état actuel, n’apporte à son titulaire aucune qualification légale. L’Institut de Psychanalyse s’efforcera d’en obtenir la reconnaissance par les organismes officiel » (« la scission de 1953 », p. 44).
A cette époque la position de  Lacan n’est pas très différente. Dans le « Règlement et doctrine de la commission de l’enseignement » qu’il avait élaboré en 1949 on pouvait lire : « On sait pourquoi les qualifications médicales – titres et pratiques – et parmi elles la spécialisation psychiatrique que le mouvement moderne oriente plus dans le sens de l’analyse, sont les plus recommandables pour a formation psychanalytique » (Ornicar, p. 33).
Lors des allocutions officielles consacrant la naissance de l’Institut en 1954, Nacht indique : « Avant d’accéder aux travaux de notre institut les médecins doivent acquérir une connaissance théorique et concrète de la médecine et de la psychiatrie dispensée par nos maîtres de la faculté et des hôpitaux » (Ornicar, p. 55). Comment ne pas rappeler ce qu’écrivait Freud quelques années plus tôt, notamment « que la formation dite médicale me semble un pénible détour pour accéder à la profession d’analyste » (Freud 1926, p. 143).
Lacan n’a pas déposé lors du procès, mais il a participé aux débats des sociétés psychiatriques et y a pris la défense d’un état de fit avec les arguments que nous avons notés. Dans une lettre à Loewen Stein, il dénoncera la position de Nacht qui souhaite « abandonner complètement la question de la défense des non-médecins que nous avons accueillis en grand nombre parmi nos élèves, malgré la mise en cause par un certain nombre d’actions judiciaires en cours (Ornicar, p. 123). Il affirme même que Nacht « regrette que le tribunal eût acquitté Clark-Williams » (ibid.).
Cette appréciation semble confirmée par M Bonaparte qui, après le premier jugement, écrit à Loewen Stein ; « Enfin la question de l’analyse laïque est établie en France. On va devoir faire un statut. Espérons qu’il ne sera pas trop étroit. Nacht fait preuve d’une lâcheté remarquable. Flagornerie à l’égard de l’ordre des Médecins. Il est désappointé de l’acquittement. Il avait espéré un poste officiel à la faculté pour son soutien au conseil de l’Ordre » (Roudinesco, 1986, p. 224). Il semble donc que Nacht, selon les lieux et les circonstances tienne des propos contradictoires.
L’essentiel pour Lacan reste la doctrine qu’il élabore et qui se caractérise par son antipsychologisme. Dans une conférence prononcée chez le Pr Deniker, il affirme : « je me demande quelquefois si je n’aurais pas mieux fait de jouer sur ce qu’on appelle la psychologie. La chose qui m’en a dispensé, c’’est la structure » (Marini, 1986, p. 257).
Lors du Congrès de Rome, il consacre une partie de son rapport à la psychologie qu’il critique. Cela lui vaut la remarque suivante de Lagache : « les rapports entre la psychologie et la psychanalyse sont une des questions qui nous occupent, une des questions évoquées dans le rapport de Lacan, en des termes que nous ne pouvons peut-être pas accepter dans leur intégrité » (la psychanalyse, 1956, p. 200).
Jusqu’en 1964, il demandera à ses élèves de s’engager dans des études médicales (Laplanche, Pontalis, etc…)  A cette date, malgré sa modération et les contacts qu’il garde avec la hiérarchie médicale (entre autres Delay), il s’engage dans un projet radicalement laïc, ce que lui reproche Ey à qui il propose de venir le rejoindre : « Je me demande si, faute de rompre radicalement avec l’aventure de la psychanalyse laïque, tu ne vas pas te fourrer dans un guêpier » (Roudinesco, 1986, p. 436).
Lagache est celui qui consacre à cette question toute son énergie et il le paie du prix de sa mise à l’écart de tous les principaux congrès. Au Colloque de Bonneval (1960) Ey propose « une triple confrontation psychiatrique et psychanalytique d’où est exclue la psychologie » (Roudinesco, p. 318).
Conclusion

  1. A propos de la question de la « Laïenanalyse »

Comme on a pu le remarquer, c’est le terme de laïc qui est employé dans ce texte. Si les arguments des traducteurs sont tout à fit respectables et recevables (Pontalis, 1988, p.2) la traduction par profane ne retient qu’une signification d’un signifiant complexe. Cette traduction serait pertinente si le texte de Freud était une interrogation sur le savoir psychanalytique. Est-ce le cas ? Que nous dit Freud d’entrée de jeu ? « Laïc = non-médecins, et la question est de savoir si l’on doit permettre aux non-médecins de pratiquer l’analyse » (Freud, 1926, p. 25). N’est-ce pas clairement exprimée une problématique sociale, que rend mal dès lors le terme de profane ?
J.B. Pontalis, dans son avant-propos, emploie d’ailleurs côte à côte les deux termes : « la psychanalyse set, par essence comme par son histoire et sa visée, laïque, « profane » … » (Pontalis, 1985, p. 16). Si le terme de profane signifie « qui se tient hors du temple » il signifie aussi « celui qui n’est pas initié ». Peut-on dire que Reik est attaqué en justice parce qu’il n’est pas initié ? Peut-on qualifier « l’interlocuteur impartial » de Freud du même terme que Reik ? Si l’interlocuteur impartial de Freud est effectivement non initié à la psychanalyse, ce n’est pas le cas de Reik analysé par Abraham et que Freud considère comme son élève.  Plainte est déposée contre lui parce qu’il ne fait pas partie de la cléricature médicale.
Il existe, indéniablement, une dimension politique dans ce texte de Freud (à côté de la dimension épistémologique) que rend parfaitement le terme de laïc et que pose cette question de l’analyse par les non-médecins. Freud souhaite montrer, par son opuscule que, bien que non médecin, Reik n’est pas pour autant un charlatan. Ce terme d’origine italienne, vient du verbe cialare, qui signifie parler avec emphase, dans le sens de bonimenter. Il est constamment présent lors des élaborations statutaires de la médecine tout au long du XVIIIe siècle. Des décrets sont pris pour réglementer l’exercice de la médecine et pour lutter contre les charlatans et les empiriques, qui ne prendront effet qu’à la fin du XVIIIe siècle où l’on peut lire ce message du directoire : «  Le public est victime d’une foule d’individus peu instruits qui de leur propres autorité se sont érigés en maîtres de l’art qui distribuent des remèdes au hasard en compromettant l’existence de plusieurs milliers de citoyens » (Foucault, 1978, p. 64). Cette réglementation advient d’ailleurs dans une période de mutation profane concernant les pratiques, le savoir et sa transmission.
Cette problématique traverse aujourd’hui, en des termes identiques, la profession de Psychologue. Un titre l’officialisant est acquis depuis 1985. Le premier argument des organisations professionnelles est le suivant : « L’absence de définition légale de l’usage du Titre de Psychologue permet tous les charlatanismes et tous les abus » (A.N.O.P., 1981-1984).
Quand les psychanalystes abordent cette question statutaire c’est encore ce terme qui revient et pour chaque profession cette phrase : «  protéger le public ». Qu’un même discours manifeste soit à l’origine des questions statutaires des uns et des autres ne manque pas d’interroger. En fait, la lecture des textes plus confidentiels montre qu’il s’agit de questions corporatistes et de découpe sociale de question de concurrences où les aspects financiers peuvent être présent, de questions liées à l’autonomie professionnelle, de questions liées à des mutations épistémologiques.
Pour les médecins et les psychologues, les textes font référence aux titres universitaires pour les qualifier, le charlatan étant celui qui ne possède pas de diplôme d’Etat. Ce que Freud expose dans son ouvrage, c’est qu’il en est tout autrement pour la psychanalyse, le charlatan étant celui qui ne s’est pas conformé à la formation spécifique intra-analytique. Ainsi le charlatanisme change de nature. Au regard de la spécificité de la formation analytique, un médecin, un psychologue peuvent être des charlatans s’ils pratiquent l’analyse sans s’être soumis à la règle fondamentale de la formation analytique, l’analyse personnes : « La qualification en psychanalyse ne peut être tranchée conformément aux usages traditionnels, mais résulte d’une situation inédite et requiert donc un jugement nouveau » (Freud, p. 142). Si, comme le rappelle J.B. Pontalis, « c’est tardivement que la question des rapports de la psychanalyse et de la médecine est effectivement abordée » (Pontalis, p. 15), c’est parce que la première partie de la question de la « Laïenanalyse » est consacrée à démontrer que la psychanalyse est une psychologie » (Freud, p. 64) fait dire Freud à son interlocuteur, pour lui répondre un peu plus loin : « Si je vous ai tant parlé de psychologie, c’est que je souhaitais que naisse en vous l’impression que le travail analytique est un morceau de psychologie appliquée » (Ibid., p.65).
Jusqu’au chapitre six, c’est aussi avec le monde de la psychologie qu’il engage le débat pour montrer très précisément que la psychologie dont il s’agit « n’est pas connue en dehors de l’analyse (Ibid., p. 65), et que la réalité psychique n’est pas seulement déterminée par le champ de la conscience, mais aussi de l’inconscient.
Si Freud souhaite indéniablement assurer « la spécificité d la psychanalyse » (Pontalis, p. 15) en démarquant simultanément « de l’ordre anatomique, physique ou chimique » du côté médical et de la qualification de mental « que ce qui est phénomène conscient » du côté psychologique (Freud, 1925, p. 177), ce qu’il réfute fondamentalement c’est que « la psychanalyse soit abordée par la médecine et trouve sa sédimentation ultime dans un traité de psychiatrie » (Freud, 1926, p. 136). C’est dans la postface que les choses sont clairement énoncés : « La psychanalyse n’est pas une spécificité de la médecine …. La psychanalyse est une part de la psychologie…. Peut-être bel et bien son fondement » (p. 144).
Aussi, la psychanalyse comme science autonome et comme fondement de la psychologie peut laisser entrevoir une refonte de la clinique entendues comme méthode et comme pratique (c’est ce que nous tentons de conceptualiser par la notion de psycho-clinique, c’est-à-dire une mutation d’une clinique du voir, c’est-à-dire une clinique du signe qui se décrit par analogie à une clinique de l’écoute, c’est-à-dire une clinique de l’entendre et du sens).

  1. De la laïcité de la clinique

La laïcité de l’analyse et de la psychothérapie qu’ouvre la découverte freudienne laisse entrevoir la laïcité de la clinique, moment historique de l’exercice de certaines pratiques par de nouveaux cliniciens, moment qui libère ces pratiques et les renouvelle simultanément.
La psychanalyse permet non seulement une intervention psychothérapique novatrice, mais instaure une mutation clinique, dans le champ de son histoire.
Un tel processus n’est pas sans susciter réactions et résistances. Elles sont même la preuve de la réalité de cette  mutation.
Kuhn (1970) a étudié avec beaucoup de précisions ces moments de ruptures et de mutations. Toute découverte introduit un changement de paradigme et tend au remplacement des procédés admis jusque-là. D’où « la tension essentielle » (p. 102) qui ne manque jamais de se produire dans ses périodes. L’affaire Clark-Williams, qui correspond à l’expansion de la psychanalyse en France, est l’illustration parfaite de cette thèse.
L’incapacité des savoirs classiques à résoudre des problèmes est à l’origine de l’émergence d’un savoir nouveau. A cette mutation épistémologique s’ajoute une mutation professionnelle. De nouvelles professions sont peu à peu investies par le champ social étant supposées pouvoir résoudre les difficultés qui se présentent.
Le monde médico-psychiatrique s’est lui-même confronté dans son histoire à cette question de la laïcité de la clinique nommément quand vint le temps de son autonomie vis-à-vis de l’Eglise. C’est à partir de la transformation de la vision de la pauvreté et du malheur qu’une nouvelle conception de « l’œuvre de charité » s’est mise en place : « C’est un lieu commun de dire que la réforme a conduit en pays protestants à une laïcisation des œuvres » (Foucault 1972 p. 69). L’univers catholique a résisté tout d’abord à ce mouvement qui est cependant devenu inéluctable. Les congrégations religieuses, les unes après les autres, ont ouvert leur porte « aux formes collectives de l’assistance » qui sont ensuite tombées aux mains de l’Etat.
C’est auprès d’une population hospitalisée qu’un nouveau savoir médical a pu prendre son essor (en rupture avec la conception religieuse de l’homme) et qu’ont exercé de nouveaux praticiens laïcs, les médecins, qui ont ainsi accédé à l’autonomie et aux responsabilités de l’exercice de leur art, ce qu’ils ont pensé et continuent à penser légitime.
N’est-ce pas une problématique de même ordre que l’on constat à travers le procès Clark-Williams ? N’est-ce pas simultanément un nouveau savoir, la psychanalyse, une nouvelle profession et un nouvel espace institutionnel, les C.O.P., qui se trouvent visés ? Ne peut-on pas repérer aussi là travers cette affaire une tension autour d’une double profanation : la psychanalyse, nouveau paradigme, réinterprète les phénomènes et renouvelle les pratiques ; le savoir positivo-médico-psychiatrique qui souhaite soit annihiler ce mouvement analytique d’autant plus facilement que la psychanalyse n’est pas venue faire rupture mais clivage avec la formation initiale. Au-delà des diverses formations préalables (psychiatrique, philosophique, sociologique, pédagogiques, psychologique, etc…), ce qui est profané pour chacun, n’est-ce pas le rapport positiviste entretenu avec le savoir ? C’est ce que remarquait Foucault quand il affirmait : « Il faut être juste avec Freud. Il reprenait la folie au niveau de son langage, reconstituait un des éléments essentiels d’une expérience réduite au silence par le positivisme (1972, p. 360).
Parler des non-médecins, comme le révèlent ce procès mais aussi le débat autour de cette problématique aux Etats-Unis, c’est pose la question des psychologues. Evoquer ce fait n’est jamais sans susciter quelque émoi au fondement duquel se trouveraient deux questionnements opposés : n’est-il pas perçu, chez le psychologue un souhait de sacralité psychologique ? Le psychologue, par son existence même, est-il pas essence en position de profanateur dans la culture dominée par le scientisme qui a pour fondement l’exclusion de ce que le psychologue présentifie, nommément le sujet psychologique ?
En tout cas, ce mouvement de laïcité de l’analyse et de la clinique n’est-il pas un élément qui  permet à l’acte freudien de se continuer ? Si Freud s’en remet au « destin » quant « à l       a relation finale entre la psychanalyse et la médecine » [Nous dirions les discours positivistes] il poursuit ainsi : « ……. Cela ne veut pas  dire que nous ne devions pas chercher à tenter de le plier à nos propres desseins » (Jones, p. 134)

Mots clés
Centre Claude Bernard – exercice illégal de la médecine – Laïcité de la clinique – Profanation essentielle – Psychologie.

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La question de l’analyse laïque en France à partir de l’affaire Clark-Williams
Liminaire
Ce sont des questions en parties triviales que pose l’analyse laïque de celles qui se discutent (souvent intensément) dans les interstices des congrès, les couloirs. Triviale au regard bien sûr de la psychanalyse pure qui font les délices des luttes fraternelles, mais pour combien de temps encore ? (Freymann, 1992).
La question de l’analyse laïque pose le rapport de l’institution analytique au champ socio-culturel (c’est-à-dire de l’intra-analytique à l’extra-analytique) à ses découpes, à ses articulations savoir/pouvoir, pose la questions des signifiants professionnels originaires de l’analyste (sujet de l’inconscient, mais aussi sujet juridique et social cf les débats sur la T.V.A. et le remboursement) : socio historiquement un signifiant professionnel peut devenir supposé savoir dès lors on peut facilement en comprendre les incidences du côté de la circulation de la demande. La question de l’analyste laïc met en question aussi l’appropriation de certains signifiants tels que « thérapeutique », « guérison » par une procédure et une profession. On se rappellera à ce propos ce que disait Freud en 1926 : « Le traitement psychanalytique exercé avec compétence est une intervention thérapeutique très efficace » et Lacan : « Si le psychanalyste admet donc la guérison comme bénéfice de surcroît de la cure psychanalytique il se garde de tout abus du désir de guérir » (c’est donc bien du côté du désir de l’analyste que la chose est renvoyée).
Enfin la question de l’analyse laïque pose la question de la formation : « Qui est laïc, qui est profane 3 dit Freud «  Quiconque n’a pas acquis une formation tant théorique que technique suffisante en psychanalyse et qu’il possède ou non un diplôme médical (ne pourrait-on pas ajouter aujourd’hui un « diplôme psychologique » qui permet tant d’interventions qui n’ont de freudien que la référence au savoir universitaire ?).
Faut-il mettre à l’écart du symbolique ces questions ? On en sait en tout cas les conséquences d’autant plus quand on se rappelle une réflexion de Lacan tirée de Psychanalyse et Médecine (lettre de l’Ecole Freudienne, n° 1) : « La place de la psychanalyse est extra-territorialité du fait des psychanalystes qui sans doute ont leurs raisons pour vouloir conserver  cette extra-territorialité. Ce ne sont pas les miennes qui trouveront place en leur temps c’est-à-dire extrêmement vite à considérer la sorte d’accélération que nous vivons quant à la part de la science dans la vie commune ». Nous y sommes. Nous connaissons le tout de passe-passe de la science qui considère comme non existant ce qu’elle met à l’écart pour se constituer. C’est cette place où nous pouvons dire pour paraphraser Galilée « et pourtant ça existe » que peut-être nous devons assumer.
Ce discours de la science se double d’un ordre économico-administratif qui n’a certainement pas montré toutes ses possibilités. L’analyste peut comme le barman de la Nausée de Sartre mimer sa neutralité jusqu’à la caricature. Ce n’est pas la position de Freud qui évoquait l’attitude critique des analystes vis-à-vis de la Société (« les perspectives d’avenir de la thérapeutiques analytique ») dont le prix sont les résistance. « La société ne se hâtera pas de nous conférer de l’autorité «  écrit-il encore, mais pourquoi s’en offusquer quand on en connaît les ravages ?