Une pratique interdisciplinaire autour de la douleur...
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INTERVENTION SUR  « L’ŒUF TRANSPARENT  »
avec une lettre de Jacques Testart
Jean Pierre BOINET, Georges SCHOPP

          

  L’essai de Jacques Testart (1) est une version remaniée d’un de ses précédents ouvrages (2). Dans le large débat qu’il a suscité, nous souhaiterions, avec d’autres discuter les interrogations, les affirmations et les positions de l’auteur.
La biologie semble devoir remplacer la physique dans l’imaginaire social contemporain. Ainsi  que le note Michel Serres dans sa préface, les découvertes scientifiques ont plongé le monde dans un état de béatitude heureuse jusqu’à que Hiroshima advienne. Une fois balayées les cendres radioactives et refoulé le cauchemar nucléaire dans l’inconscient collectif (récent congrès de Rio), l’objectivation de l’A.D.N., germe de l’homme brisé, a eu pour fonction sociale, nécessaire mai non hasardeuse, de répliquer dans l’ordre biologique l’espoir positiviste.
Publié également cette année, le septième séminaire de Jacques Lacan (3) conclut que le désir de l’homme s’est réfugié dans  «la passion du savoir » et remarque que « les savants eux-mêmes sont chavirés par l’écoulement le plus vacillant d’une lourde culpabilité. Mais cela n’a aucune importance parce que, à la vérité, ce n’est pas une aventure que les remords de M. O Oppenheimer puissent arrêter du jour au lendemain » (3-374).
Cet argument est repris par le professeur Jean Bernard (Tonus n°1047 du 4  11  86) objectant à Jacques Testart que, quelle que soit sa décision, recherches et découvertes iront leur  train.
Jacques Testard est- il donc fondé à vouloir les interrompre, à souhaiter un moratoire et l’intervention d’un comité d’éthique ? Quelle problématique scientifique évoque ce renoncement ? Quelle « vive conscience d’être au pied du mur de la haine » (3-374) fait vaciller le chercheur au point de constater son insupportable émergence quand « la fivete crée ou aggrave certaines misères, en particulier celles des couples pour lesquels l’échec persiste » (1-27) ou quand on demande à l’éprouvette de produire des bébés sur mesure, comme au chenil de luxe des pédigrées sélectifs ?
Sensibles à cette interpellation courageuse, nous souhaitons quelques développements à percevoir comme une contribution, certes critique, mais confraternelle. 

 

            1  -  QUESTION DE MOTS

            Le vocabulaire employé quant aux conséquences de la fivete n’est pas sans provoquer quelque étonnement : « on ignore »… « risquons ». Faut-il, quand on pressent des effets induits au-delà du champ expérimental prévisible, s’en remettre à une telle incertitude ? La réflexion éthique, intuitivement présente dès les prémices de l’action ne doit-elle pas se déployer parallèlement ou préalablement à celle-ci ?
Produire à tout prix, Jacques Testart en révèle les causes : prestige et financement obligent.
Ainsi donc, la réflexion autour de la procréation n’était, certes pas, superfétatoire. Et Michel Serres, connu pour la qualité de sa pensée, qui n’a nul besoin des estrades, le note dans sa préface « l’homme  que nous procréons quasi-artificiellement diffèrera plus encore que nous ne différons d’homo-sapiens (1,6).

           
2 - LA SEXUALITE               

            On concèdera que J. Testart aborde une question difficile à éluder dans sa spécialité, fut-ce au fond de l’éprouvette. D’ailleurs, n’écrit- t-il pas : « dans le domaine sensible de nos conventions sexuelles, la modification induite par les résultats de la recherche est source d’émotion » (1,25).
Pourquoi une telle émotion ? La sexualité n’est-elle jamais, en effet, et selon le mot du Professeur Israel (conférence : le gynécologue devant le désir), plus nécessaire à prendre en compte que lorsqu’on se préoccupe de ses « autels » ?
Freud abordant le premier avec des prétentions « scientifiques » les déterminants dynamique de la sexualité, ne déclenchera pas moins d’émoi. Qu’un neurologue de formation éloignant, tout le temps utile et nécessaire à y penser, la physiologie et la pharmacologie, pour avancer que sexualité et reproduction ne se confondent pas totalement en un même objet scientifique paru, au mieux, étranger à la démarche cognitive.
Pourtant  sexualité et reproduction ne sont pas superposables et nous reprendrions volontiers l’intuition de Testart si cette différence était encore plus clairement affirmée : « le sexe est peut-être encore plus présent quand sa fonction est détournée » (1,25).
La référence freudienne, la plus opérante, n’est pas la seule.
Konrad Lorenz dans « l’envers du miroir » note  _ « conception toute naturelle au biologiste »_ que « toute connaissance humaine repose sur un processus d’interaction au cours duquel l’homme, en tant que système vivant entièrement réel et actif aussi bien qu’en tant que sujet connaissant appréhende les phénomènes d’un monde extérieur tout aussi réel qui constitue l’objet de sa connaissance ».
L’objet de J. Testart, biologiste et homme de recherche, est l’homme éprouvette conçu pour l’homme pro-géniteur, qui le désire.

 

            3 – LE DESIR D’ENFANT

            Jacques Testart interroge dans sa préface le « souhait d’enfant » de certains couples. Préalablement, il écrit « le désir ne se nourrit que de l’insatisfait » (1,25). Si, là encore il aborde une question essentielle, elle nous paraît erronée dans sa formulation. Car ce qui est fondamental du désir, ce n’est pas l’insatisfaction mais le manque… Percevoir l’insatisfaction et travailler à y pallier implique de savoir repérer dans quelles structures mentales l’insatisfaction peut être non seulement nécessaire mais parfois omniprésente, exclusive et finalement consubstantielle à la position désirante.
Et Lacan de montrer que l’hystérique ne peut soutenir son désir que comme désir    insatisfait. (4)
Cette question de l’hystérie, trop souvent évacuée, est incontournable dans le champ de la médecine. C’est même le point nodal dont la reconnaissance rendra possible le renouvellement des pratiques cliniques. On peut certes se replier sur les hauteurs des abris organicistes, se voiler les yeux ou développer, à tous égards, des positions contre-transférentielles agressives…
Qui exprimera cet indicible mélange d’agacement et  de lassitude devant l’armée des « psy » qui embolisent les salles d’attente et ne nous lachent pas malgré les gavages en psychotropes, la normalité des examens biologiques et la « transparence » des images corporelles.
L’agacement, l’agressivité sont symptomatiques du sentiment d’échec du thérapeute subverti par une plaine iconoclaste, négatrice de sa science. Faut-il autant s’en débarrasser, ne rien    
proposer au patient, le confier dans sa quête compulsive de mise en échec des thérapeutes successifs dont aucun ne lui offre « l’aptitude à la santé ».
Pourtant l’hystérique souffre au prorata de sa doléance maintenue. Et, précisément, la pratique d’une consultation de la douleur, symptôme ubiquitaire s’il en est, est le lieu électif qui nous a permis de repérer, dans un recrutement polyvalent, la quête hystérique derrière l’exigence somatique. Une écoute ouverte peut en convaincre, qui s’efforce d’éviter la surdité iatrogène et le renouvellement sans critique des multi endoscopies ou radiographies qui, impuissance de l’œil à établir seul la « transparence », en représentent le moderne avatar. 
Dans un numéro d’INSERM-actualité (5) consacré à la mise en place du comité d’éthique, deux psychanalystes travaillant en étroite collaboration avec de chercheurs physiologistes d’un service de gynécologie indiquaient qu’il était fondamental de respecter les « motivations antinomiques » du psychisme de chaque individu et proposaient que l’on s’interrogeât préalablement sur la demande d’une femme stérile : « la médecine s’efforce techniquement de la satisfaire. Son corps se faisant l’interprète du vœu contraire, refuse la grossesse ou la regrette ».
Ainsi de la douleur dont une écoute attentive permet de repérer qu’elle peut se véhiculer par un langage somatisé, parfois même sémiologiquement enseigné et appris tout au long du parcours de l’échec qui résume la parole exprimée comme la réponse reçue. Dès lors la question n’est plus « comment supprimer cette douleur ? » mais « quels sont le sens et la fonction de cette douleur ? ».

 

            4 – LA POSITION DU CHERCHEUR SCIENTIFIQUE

            A cet endroit de notre développement, il, nous parait nécessaire de nous poser la question de la position du chercheur scientifique et de la fonction de la science dans le social.
Elle se fonde sur la mise à l’écart de « l’affectif ». Cette mise à l’écart est nécessaire pour que se déploie toute la richesse des recherches ainsi mises en œuvre. Parfois même les règles de la morale et les discours dominants sont méthodologiquement oubliés. Et, par une curieuse macro phase de l’histoire, c’est l’exemple de Bichat, l’un des pères de la médecine moderne organiciste, qu’il nous faut évoquer. La méthode qu’il inaugura – que Foucault qualifie de féconde- participait originellement d’une double subversion des règles de la faculté et de l’église de l’époque. Rappelons qu’à la tombée de la nuit il récoltait ses cadavres auprès de fossoyeurs soudoyés.
Mais si la méthodologie scientifique a dû et doit son efficience à la distanciation affective, est-ce à dire que l’affectif est définitivement étranger à ses projets et n’y a pas d’existence ?
Il nous faut ici introduire un terme allemand employé par Freud, dont la traduction française est difficile : « Verwerfung ». Lacan l’emploie dans l’acception particulière de forclusion pour caractériser le mécanisme de défense à l’œuvre dans la structure psychotique. Il signifie également = refus, rejet, écarter, supprimer.
Et Testart de l’illustrer par dénonciation des effets induits sur sa recherche : « cette perspective folle de l’enfant clés en main » (1, 31), ce choix d’enfants « comme de chiens au chenil » (1,31).
Quand il s’insurge ainsi, ne décrit-il pas le retour de ce qui est évacué de sa méthode ? Le « pied du mur » du scientifique n’est-il pas, fondamentalement, la problématique du désir qui
soutend l’action de l’homme cherchant et le regard, différent, de ceux qui lui espèrent trouver ?
Dès lors, en appeler au Comité d’éthique, n’est-ce pas un déplacement, un évitement ? Renoncer à ses expériences, n’est-ce pas sacrifier à l’éloge de la fuite ?
Cependant, le psychanalyste qui l’interpelle à « l’envers du miroir » est aussi dans une position de mise à l’écart, mais du discours rationnel pour y repérer les failles, les silences, les ruptures. Le psychanalyste est inopérant dans la perspective positiviste pour appréhender le malade au-delà des signifiants de sa parole.
Si chacun travaille seul et ne reconnaît pas la part qu’il exclut, celle-ci ne pourra, d’une manière ou d’une autre, que faire retour. C’est donc à une véritable articulation contractuelle entre chercheurs et praticiens de chaque discours que nous en appelons afin que chacun puisse connaître ce qu’il y a de l’autre côté du miroir et lui confère une transparence jamais acquise mais indéfiniment voulue.

 

            5 -  LA TRANSPARENCE

            L’autre terme, si présent dans l’essai de J.Testart qu’il lui fait titre, est celui de transparence.
« C’est déjà le gout voyeur de la transparence qu’a exploité l’échographie fœtale en permettant la prédiction, quelques mois à l’avance, du sexe du bébé » (1,31).
            Ce détournement d’une technique diagnostique, ce goût voyeur  n’est-il pas –ici reconnu- ce qui  est précisément méconnu ou rejeté par chercheurs et praticiens ?
Sur quoi se fonde la pulsion de savoir ?
Un décodage élémentaire du signifiant permet de décomposer le SA-VOIR et Freud a montré que la pulsion épistémophile prend sa source dans la pulsion scopique. La « soif de savoir » de Leonard de Vinci est repérée comme sa curiosité d’enfant à la question de leur provenance (6).
Il n’est peut-être pas inopérant de considérer que tout chercheur puisse s’interroger sur la part non sublimée de cette pulsion. D’ailleurs le désir de transparence du public ne peut- il être aussi celui de la science et du scientifique ?
Que dire des effets sur l’imaginaire social des progrès partout exposés de l’imagerie médicale ?  Que dire du regard du patient pour son médecin « voyant » ? Comment la relation s’investit-elle dans le voir médiatisé d’un appareil ? De quelle transparence s’échangent l’acuité supposée et l’opacité crainte d’une optique ?
Un récent article du professeur Hoerni (7) montre des médecins se sentant infirmes d’un default  de scanner pour diagnostiquer une cote cervicale tandis que le professeur Malinas collige des anecdotes semblables avec humour et constance (8), (9), comme un signe des temps.
Dans « Médecine interne et psychanalyse » (10) le professeur Moreau alimente remarquablement cette réflexion fondamentale et note que le regard « reste le support essentiel de la démarche médicale » et que l’omniprésence de l’imagerie détournée de sa fonction ne peut que produire « l’engourdissement à approcher le corps sans méditation », « un sentiment inconscient d’omnipotence », « une toute puissance de la technique » (10,120).
La conséquence de cette orientation exclusive, c’est la réduction considérable du travail de l’écoute au point que c’est de son retour « qu’adviendra la nouveauté dans la somatique » (10,117).

 

 

            6 – LA CLINIQUE, LA SCIENCE

            Comme l’indique Atlan (11), la science n’explique pas tout le réel si ce n’est dans la visée réductionniste de ses attendus et de ses acquis. Lucien Israel s’inquiète « d’une médecine qui n’est plus que l’application des résultats obtenus par les fondamentalistes » (12). Le professeur Hoerni dénonce l’abandon de l’approche clinique. La presse médicale quotidienne regorge des symptômes de ce malaise dans la préoccupation médicale. Encore que celle-ci ne s’exprime le plus souvent que par le constat d’une dichotomie psycho-somatique à réduire un jour prochain puisque nécessité semble échoir.
En effet. Et c’est bien dans cette articulation à mettre concrètement en œuvre, sauf à se satisfaire de l’espérer, que se situe la problématique d’un savoir médical adapté à son mandat = la thérapeutique de la personne souffrante.
Pour J. Testart subverti par sa recherche et ses patients, pour les malades cachés derrière le poids des dossiers, le temps est peut-être venu d’une autre approche.
Quand on reconnaît 50% de fonctionnels dans les consultations de généralistes, on se prend à penser que les raisonnements binaires s’annulent et que « passer » à côté d’un « psy » pour le refouler dans les maelstrom technologiques avec l’alibi « de ne pas passer à côté de quelque chose de grave », pourrait devenir éthiquement scandaleux, économiquement suicidaire et intellectuellement navrant.
A qui trouverait à ce propos un son de verbiage rousseauiste, nous opposons calmement le souhait de voir se modifier le sens unique du regard qui espère tant d’une technique imparfaite et si peu de l’homme qui l’anime, qui, pour renier les positions pulsionnelles ou éthiques dans les déterminants de l’homme objet de lui-même, admet de sacraliser des outils, confondant ainsi Dieu et son totem, croyant réaliser ses mythes par minéralisation magique et ses projets.
Et, c’est bien le magique refoulé qui fait irruption de toute nécessité, contraint par l’étouffement du vouloir Taire. L’apologie scientiste psalmodiée par le discours dominant est une religion primitive. Inquiétons-nous qu’un de ses grands prêtres menace de défroquer.
           

            CONCLUSION

            Si, comme le dit J.Testart, « le temps d’une pause est venu » (1,33), qu’en faire ? Faut-il « s’autolimiter » (1,33) ou se donner le temps pour comprendre ? Qu’est ce qui détermine la position du chercheur ? Comment penser préalablement l’utilisation de sa recherche ? Ne faut-il pas favoriser l’articulation des différentes orientations ? Comment articuler dans le recherche ce qui est de l’ordre du technique, du biologique de l’affectif ?
C’est autour de ces questions qu’il nous faut nous rencontrer pour que le temps de pause ne devienne pas un temps mort.

 

         BIBLIOGRAPHIE

    • J. Testart : L’œuf transparent, Flammarion, 1986
    • J. Testart : De l’éprouvette au bébé spectacle, Ed. Complexe, 1984
    • J. Lacan : Séminaire VII, l’éthique, Le Seuil, 1986
    • Lacan : Séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux, Le Seuil, 1973
    • INSERM – ACTUALITE : n°15 – Janvier 1984
    • FREUD, Un souvenir d’enfance de Leonard de Vinci, Idées Gallimard, 1982
    • HOERNI : La toute-puissance de l’imagerie – La pratique médicale quotidienne n°421 p.2 du 30/09/86
    • Y. Malinas : «  Ils ont des yeux… » La pratique médicale quotidienne n°448
    • Y. Malinas : « Transport immédiat » La pratique médicale quotidienne n°453
    •  François MOREAU : Médecin interne et psychanalyste,  De l’homme de verre à l’homme qui pense. Psychanalyste à l’université, 1986, II, 41, p.117-128
    •  Henri ATLAN : A tort et à raison, Le Seuil, 1986
    •  Lucien ISRAEL : La décision médicale, Essai sur l’art et la médecine, Ed Calmant Levy