Dits-gression à partir de « Toxicomanie feminine »
Ce livre 1 qu’un ami vient de me faire découvrir rend compte de Petits suppléments à la la clinique telle que je la définis dans le Dictionnaire d’action sociale : une dialectique permanente entre une pratique, une réflexion sur celle ci et une analyse de son implication donc loin du pragmatisme et du théorisme.
Les cas cliniques sont ciselés et révèlent les trames dans lesquelles est pris le sujet. J’évoque des digressions (un éloignement mais qui n’est qu’apparent) car si le champs d’exercice d’O.Thomas se déploie en toxicomanie, le mien c’est plutôt celui de l’alcoolisme , de la boulimie et de l’anorexie. Mais un bon livre ne fait–il pas écho pour chacun quelle que soit son expérience ? Il évoque les impasses de son début de carrière où tout le monde est écouté comme « un névrosé ». La toxicomanie est « déconcertante », elle n’est pas un symptôme mais se présente « comme une solution ». C’est l’idée qui m’était apparue aussi après l’écoute des patients alcooliques.
Quand j’ai commencé ma pratique régnait encore « les cures de dégout ». On demandait à nos chers intempérants d’amener leurs breuvages favoris qu’ils buvaient après avoir ingurgité des cachets d’espérals ce qui les faisaient vomir violemment dans une salle carrelée de blanc où on les laissait macérer toute la matinée « pour leur apprendre à vivre ». (j’ai retrouvé le même dispositif dans un voyage d’étude au Canada en 1982 : Ah ! cher Canada toujours notre modèle !!!) Certains médecins avaient déjà le goût du comportementalisme !
Puis est venu la théorie de l’abstinence médicale (pratique de privation qui s’est répandue dans tous les services) et qui s’est révélée …une solution …finale individuelle : on en a retrouvé plusieurs … pendus guéris, conséquence de la réduction de l’humain à l‘ordre physiologique et de la mise à l’écart de la dimension psychique.
La médecine depuis sa rupture anatomo-clinique (« pour comprendre la maladie il faut la déshumaniser ») est efficace et Foucault lui-même reconnaissait sa scientificité. Elle l’est quand elle s’applique à son objet, soigner l’organe. Elle ne l’est plus dés qu’il s’agit d’autre chose notamment quand elle est confrontée à l’homme souffrant, dés qu’il s’agit de conduites ou de manifestations subjectives. Elle soigne donc en même temps qu’elle impose une méthode qui dans son essence même exclut cette part de l’être qui concerne le sujet humain parlant. L’exemple le plus criant reste celui du sort réservé aux douloureux il y a seulement quinze ans. ( Nous publierons nos articles prochainement sur ce site).
O. Thomas développe le chemin de Freud jusqu’au tournant de 1897, l’abandon de la théorie du trauma. Il y revient après le constat clinique suivant : toutes se patientes toxicomanes évoquent à un moment ou à un autre, un abus sexuel. Il relit le travail de Laplanche et rappelle les trois temps de la séduction (la séduction originaire, la séduction précoce et la séduction par un adulte pervers) qui constituent la théorie de la séduction généralisée.
La clinique favorise le dépassement du clivage entre théorie du trauma et théorie du fantasme. La culpabilité de l’enfant et de l’adolescent plus tard, nait de l’idée que ses fantasmes œdipiens sont la cause des séductions de l’adulte. Cela advient toujours dans le déroulement de la psychothérapie et c’est bien ce qu’il faut « dénouer ».
O. Thomas avance ses hypothèses ; la prise de drogue à deux fonctions :
- Celle de venir apaiser la douleur psychique provoquée par le traumatisme
- Celle de se soustraire au souvenir du traumatisme
O.Thomas évoque la question de la passion à juste titre comme fil rouge de ce qui se joue dans le transfert. Un de ceux qui en a le mieux parlé c’est Vauvenargues, moraliste du 18ieme siècle, et d’une façon très moderne : « la passion roule sur le plaisir et la douleur » ; « tous les sentiments que le désir allume, sont mêlés d’amour et de haine ». Comme le révèle notre clinique, les pratiques addictives sont mises en œuvre « sans plaisirs ». (on ne peut parler de plaisir de bouche pour la boulimique par exemple qui évoque plutôt le fonctionnement d’un tube).
Ne peut–on pas évoquer le concept de jouissance (Lacan) qui articule les répétitions mortifères, la douleur, les fixations prégénitales et la passion incestueuse ? Je dois dire qu’en ce qui me concerne c’est avec beaucoup de plaisir que j’ai lu ce livre.
Bibliographie