Un nouveau grand renfermement
Deux lettres de M.FOUCAULT
Utilisant des faits divers dramatiques, les pouvoirs publics ont de nouveau durci les conditions de l’internement. Après avoir démantelé la politique de secteur, en réduisant considérablement les possibilités du travail extra-hospitalier, les pouvoirs publics considèrent que les bonnes pratiques consistent à administrer des médicaments accompagnés d’entretiens suggestivo-moralistes.
Depuis les années 1970 comment avons nous pratiqué ?
Nous avons tenté de tenir ensemble un mouvement de désinstitutionnalisation (accompagné d’un travail de visites à domicile d’infirmiers auprès des patients les plus difficiles) avec une pratique de consultations analytiques soutenues.
Nous n’avons pas eu à déplorer de drames trop rudes dans la réinsertion des malades dans le tissu social. Nous prenions le temps de rencontrer les voisins s’ils étaient inquiets afin de les rassurer et de les apaiser. Un patient paranoïaque, pour des raisons nées de son imagination, a égorgé poules et canards, et les a disposés sur son terrain dans une sorte de rituel de protection. L’équipe de secteur est intervenue aussitôt et après de longues discussions, le patient a pu se passer de cette protection.
Je pensais que cette pratique de secteur était nécessaire mais qu’il fallait y adjoindre une pratique analytique individuelle.
J’ai donc mis en place trois lieux de consultations fondés sur la psychanalyse et répartis sur le secteur (plutôt rural avec trois villes plus importantes). Il a pu y venir jusqu’à cinquante personnes par semaine. Dans le cadre du secteur, je pensais cet espace plutôt comme excentré et hétérogène qu’extraterritorial.
Au-delà de l’aliénation sociale un travail de parole est nécessaire pour dénouer certains nœuds psychiques. Ces espaces différenciés ne peuvent prendre tout leur sens qu’en s’accompagnant pour le psychologue d’une différenciation interne : la position tierce que maintient le psychologue vis à vis de ses patients, vis à vis des relations instituées, est proportionnelle à l’écart maintenu vis à vis du phallus maternel.
J’y ai reçu des personnes que rien ne prédestinait à rencontrer un psy et qui en prenant la parole dans ce cadre ont pu résoudre des problématiques sévères ou pour le moins s’insérer dans la vie malgré tout (dépressions graves ; problèmes existentiels paralysants ; problèmes psychiatriques lourds ; abus sexuels ; dépendances multiples et variées etc… ).
Les travailleurs sociaux du secteur et les institutions autres m’interpellaient fréquemment pour mettre en travail un point particulier et j’ai participé à une expérience particulièrement riche de consultation psychosomatique autour des patients douloureux.
Tous les ans, lors de l’entretien annuel avec le directeur, j’évoquais ma pratique et j’ai toujours reçu un accueil ouvert, intéressé et encourageant. (Cela s’est terminé au début des années 2000, moment où sont apparus les directeurs formatés par l’évaluation quantitative et le discours économico-financier).
Ce nouveau grand renfermement fait suite à quelques autres.
J’avais mené une recherche aux archives de Caen sur le renfermement dans la généralité de Caen au 18ième siècle. Dès 1768 commence « l’opération mendicité » ou la marée-chaussée quadrille la campagne et où les officiers sont invités « à exciter leurs hommes pour qu’ils renouvellent fréquemment leurs tournées ». Des gratifications sont d’ailleurs accordées aux brigades afin de les indemniser « des peines et dépenses que leur occasionne l’opération de la destruction du vagabondage et de la mendicité » (déjà !).
Il se trouve arrêter pèle-mêle « des enfants de 11ans, des vieillards de 70 ans, des voleurs, des prostituées, des imbéciles, des épileptiques, des aliénés, des ivrognes, des libertins, des frénétiques ». Aubergistes et fermiers sont menacés « des mêmes peines s’ils ne dénoncent pas ces errants ».
J’ai interrogé M.FOUCAULT sur plusieurs points ; ce sont ses réponses qu’on trouvera publiées ici.

