Clinique, une définition
Cet article est paru dans le nouveau dictionnaire critique d’actionsociale edition Bayard 2006
Le terme de clinique vient dugrec klinikos, « ce qui se fait près du lit » (klinein,« « être couché », kliné, « lit »). Hippocrate est le père de cette médecine qui s’enseigne enprésence de son objet. D’une façon générale, la définition de la clinique pourrait être l’observation approfondie d’un cas individuel.
La clinique a pris tout son senset toute son ampleur dans le champ médical (du fait qu’elle s’applique d’abord à l’homme malade, qu’elle révolutionne à la fin du XVIIIe siècle. Ce moment est étudié par M. Foucault 1 dans La naissance de la clinique. La médecine, prise depuis le Moyen Age dans des systèmes philosophiques, où se fondait son impuissance, fait retour à la modestie efficace du perçu.
A la fin du XVIIIe siècle, Bichat 2, transgressant l’ordre théologique, dissèque les cadavres qu’il récupère la nuit dans les cimetières. Il écrit : « Disséquer en anatomie, faire des expériences en physiologie, et ouvrir des cadavres en médecine, c’est là une triple voie hors laquelle il ne peut y avoir d’anatomie, de physiologie, ni de médecine. »
Il est courant d’opposer clinique et théorie, ce qui n’est certainement pas justifié. Ce qui s’oppose à la théorie serait plutôt le pragmatisme, une pratique sans travail de la pensée qui devient donc de ce fait répétitive, pauvre et sans discernement. Par ailleurs la théorie peut déboucher sur ce qu’on peut appeler un théorisme, c’est-à-dire une pensée enfermée sur elle-même qui n’a d’autre horizon que sa complexification.
Il en va tout autrement pour laclinique dont la méthode est un perpétuel mouvement dialectique entre une pratique qui rencontre son objet et un savoir à un moment donné.
Freud 3 est dans le champ psychologique celui qui peut illustrer cette conception. Il a su admettre l’existence d’un cas dans la brutalité de la contradiction avec la théorie existante et ouvrir ainsi les portes d’un savoir jusqu’ici inconnu.
La clinique est aussi une méthode de transmission qui s’écarte autant de l’apprentissage abstrait qu’empirique : le stage en institution est le lieu de cette transmission qui engage la responsabilité de l’école d’origine du stagiairisant, de l’institution d’accueil et du maître de stage (Schopp, Psy et psy, n° 87 4).
C’est en psychologie que la clinique s’est actualisée, après la dernière guerre, en prenant une dimension fondamentalement laïque (Schopp, 1991 4), non sans que cette nouvelle découpe rencontre des résistances à son instauration du fait même du renouvellement de l’articulation savoir/pouvoir, qui en est la conséquence (Schopp, Psy et psy, n° 82 et n° 119 4).
L’émergence de la psychologie clinique engage bien plus qu’une expérience, qu’un concept ou une pratique. Elle est la conséquence de la crise ouverte par le choix anatomo-clinique, certes fécond (et d’une façon plus générale de l’abord exclusivement médico-socio-positiviste des problèmes humains), mais dont la conséquence laplus radicale est la mise à l’écart du psychisme articulé au corps. Ce moment, Lacan l’a identifié comme « faille épistémo-somatique ».
Prenons l’exemple d’un sujet se présentant avec une demande liée à une douleur. Tous les examens biologiques etradiologiques vont être prescrits, ce qui est conforme au discours médical, mais le sujet peut repartir avec un « vous n’avez rien » alors qu’il ressent toujours sa douleur. ; il va ainsi commencer sa longue pérégrination d’une consultation à une autre multipliant les mêmes examens à l’infini.
Comme le note Kuhn 5, une crise permet l’émergence de nouvelles théories qui aboutissent à un renouvellement des pratiques (Boinet, Schopp 6). Le choix du règlement comptable du problème (qui semble d’ailleurs lui aussi en difficulté du fait même de la méconnaissance de ce qui, dans la demande, la rend ….. impossible à satisfaire) a repoussé pour l’instant un abord clinique sérieux des problèmes liés aurapport incertain du sujet à son corps et au monde.
Si Janet et Freud emploient les termes de psychologie clinique à la fin du XIXe siècle, c’est surtout Lagache qui en établit les fondements conceptuels 7. La psychologie clinique y est définie comme l’investigation systématique et aussi complète que possible des cas individuels.
La psychologie clinique se démarque fondamentalement de la psychologie expérimentale qui isole et dissocie les éléments de la vie mentale et qui, à l’aide des mathématiques, calcule des moyennes abstraites et générales.
Lagache, de formation médico-psychiatriques, emploie systématiquement le terme d’observation, ce qui est conforme à la clinique médicale qui une clinique du voir, mais contraire à une clinique psychologique qui est une clinique de l’écoute : tout travail psychique du clinicien consiste à former sa « troisième oreille », c’est-à-dire à entendre ce qui se dit dans ce qui se parle, en démantelant justement pour cela les effets de la pulsion scopique dans sa propre subjectivité.
La clinique du voir est une clinique du signe, c’est-à-dire qui représente quelque chose pour quelqu’un, alors que la clinique de l’écoute est une clinique de la signifiance, c’est-à-dire qui renvoie à la parole du sujet et à ses chaînes associatives.
Il existe aujourd’hui deux procédures cliniques radicalement hétérogènes et aucune ne devrait être dans la dépendance de l’autre. La psychologie clinique étant polyréférencée, nous proposons le concept de psychoclinique pour nommer une pratique déterminée par la découverte freudienne articulée à la clinique instituée et assumant la complexité de sa mise en œuvre dans le champ social.
La clinique implique la rencontre avec l’autre selon les modalités de son champ et de son signifiant professionnel. Elle se démarque radicalement des excès des pratiques scientifiques de laboratoire qui établissent un diagnostic au seul vu des résultats biochimiques ou au seul vu des résultats des tests.
L’avenir du terme clinique semble assuré puisque de nouvelles disciplines se l’approprient. C’est ainsi qu’il existe une sociologie clinique, qui consiste à prendre en compte la dynamique des contradictions sociales dans les conflits psychiques à partir de l’étude des trajectoires individuelles. Ce terme est d’actualité aussi dans toutes les réflexions sur le lien social, sa dissolution, la violence »le déclinsocial de l’imago paternel » (Lebrun, 1997 8), les problématiques institutionnelles « pensées dans leurs difficultés, leurs obscurités, leurs hétérogénéités (Kaes, 1996 9), le travail social et les pratiques soignantes (on parle ainsi qu’infirmière clinique).
Face à la désujétisation qu’entraîne le discours de la science, la clinique apparaît, du fait de son ouverture à la singularité et la complexité de l’autre, à sa parole, comme la méthode qui humanise la pratique.
Bibliographie
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G. Schopp, « La formation universitaire, le désir du psychologue face à la pratique », Psy et psy, n° 87
G. Schopp, « La question de l’analyse laïque en France », Revue internationale d’histoire de la psychanalyse, n° 3, 1991
G. Schopp, « Entretien avec Juliette Favez Boutonnier », Psy et psy, n° 82 et 119. ↩ -
Kuhn T., La structure des révolutions scientifiques,« Champs », Flammarion, 1983. ↩
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Boinet J.P., Schopp G., La représentation de l’autre : de la demande somatisée à l’élaboration symbolique. psychologie clinique 1/2 ↩
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Lagache D., De la méthode clinique en psychologie humaine, 1945. ↩
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Kaes R., Souffrance et psychopathologie des liens institutionnels, Dunod,1996. ↩