Desir du psychologue face à la pratique
Conférence prononcée à Lyon le 12 novembre 1988 au Rassemblement National de laPsychologie à l’invitation d’E.L.Y.PSY (Association d’étudiants en psychologie de Lyon 2)
Ce n’est que trop rarement que des étudiants, des professionnels et des universitaires viennent à parler ensemble de cette question si ardue de la formation des psychologues.
J’en mesure le prix et le risque.
Le prix, car échanger nos points de vue sur cette question nous mènera un peu plus loin dans nos réflexions respectives.
Les risque puisque cette question de la formation est propice à tous les dérapages imaginaires. Je vous renverrai ici à l’incontournable « fantasme et formation »(Dunod) des Professeurs Anzieu et Kaës. Ceci dit en passant, je fais partie de ceux qui savent ce qu’ils doivent à leurs actions et élaborations.
Le risque encore, car peut-être n’existe-t-il pas de solutions institutionnelles à cette question de la formation du psychologue dans la perspective de sa professionnalisation.
Paradoxalement, l’inadéquation de la formation universitaire fut déterminante et positive pour toute une génération de psychologues. Cela les amena à prendre leurs responsabilités et à choisir quelques interlocuteurs pour soutenir une ré-élaboration à partir de la souffrance née de leur premier contact avec la vie professionnelle.
Mon exposé s’adresse à ceux qui souhaitent devenir psychologues cliniciens quel que soit d’ailleurs le champ de leur intervention.
Devenir, car il s’agit bien d’un cheminement infini. Je n’emploie plus, pour ma part, psychologie clinique, notion dont on ne sait plus très bien ce qu’elle recouvre, mais psychoclinique, concept forgé à l’articulation de ma formation analytique personnelle, des savoirs théoriques acquis, ceux-ci confrontés à la pratique. Il correspond à une théorisation des pratiques psychologiques). Je donnerai aujourd’hui de ce concept la définition suivante : la psychoclinique est une tension dialectisée entre les déterminants inconscients du psychologue, c’est-à-dire le repérage de ce à quoi il est assujetti, les déterminants institutionnels, c’est-à-dire les discours implicites qui sont leur fondementet les déterminants des professionnels et des usagers qui nous demandent d’intervenir. (Etant entendu qu’une demande ne naît pas spontanément mais qu’une offre reste nécessaire).
Il est de bon ton, du côté des professionnels, de critiquer le contenu de la formation universitaire.
Si, bien entendu, nous avons des arguments, ce n’est pas la bonne direction pour aborder ce dont il s’agit et qui motive ce colloque.
Nous avons bien sûr, le sentiment dans l’après coup de ce qu’a magnifiquement écrit Mr Kaës dans le livre déjàcité, nommément ce qu’il appelle l’épreuve de merde.
« Vous voulez étudier la psychologie ? Vous apprendrez de la statistique, de la physiologie et tout ce que vous n’avez jamais osé demander sur la vie sexuelle … des épinoches ».
Ceci est d’ailleurs parfaitement daté dans l’histoire de la psychologie, au moment où elle s’articule à l’université. Je dirais même que c’est son péché originel.
Il faut ici remonter à Théodule Ribot, relu récemment dans le cadre d’une recherche épistémologique. Ribot, à la fin du 19ème siècle est à l’origine de la rupture et de l’autonomie de la psychologie vis-à-vis de la philosophie dans son livre la psychologie anglaise contemporaine mais simultanément de son aliénation à la (psycho) physiologie dans son livre La psychologie allemande contemporaine à un moment où, je le signale en passant, Freud, formé aux meilleurs maîtres de cette école allemande, commence à s’en dégager. Il est donc certainement nécessaire que la formation universitaire soit rénovée dans ses premières années et s’ouvre à la linguistique, à l’anthropologie, à l’histoire de la psychologie, à l’histoire des sciences.
Mais est-ce pour autant que cela préparera plus facilement le psychologue à ce qui l’attend ? Les critiques les plus vives vis-à-vis de la formation universitaire sont issues des professionnels qui cachent mal l’Envie d’y participer et dont le motif le plus noble s’étaye sur l’idée qu’ils pourraient par-là favoriser, voire inculquer aux étudiants, de la psychologie praticienne.
Un étudiant averti en vaut deux, c’est certain, mais s’aperçoivent-ils qu’ils transmettraient alors leur savoir dans une position qui, justement, les intégrant dans le discours universitaire, leur ferait rater leur but ? Et cela dans le meilleur des cas,c’est-à-dire dans la mesure où le praticien ne se serait pas identifié fantasmatiquement à l’universitaire.
Aucun savoir, si juste soit-il,ne peut venir résoudre ce qui est au fondement de l’acte psychologique. L’inadéquation de la formation et de ce qu’elle vise est fondamentale. La formation universitaire ne peut venir que renforcer l’Imaginaire du futur psychologue en favorisant la position de toute puissance de celui qui sait.
La meilleure formation de toute une génération de psychologues, elle l’a trouvée dans la mise en œuvre de cet illusoire : le savoir est opératoire dans les pratiques. C’est de cette rupture que peut naître une praxis rénovée et une identité assumée.
Aborder la question de la professionnalisation par le biais du stage me paraît mieux la positionner.
Mais c’est là que justement tout commence.
Tout commence du côté des universitaires. On pourra mesurer l’intensité de leur appui au souhait qui consiste à intégrer le stage à une place qui ne soit pas celle de la « bonne à tout faire » (cf. Freud 1938) dans la formation du psychologue.
Si la nécessité des stages semble désormais admise par tous (l’A.E.P.U. a lors de ce colloque pris position « marquant fermement l’importance des stages »), cette demande mérite d’être interrogée. S’il est désormais admis que le stage est un moment fécond, la situation de non-préparation, l’urgence, l’obligation, la contrainte que ressentent les étudiants tendent à en réduire considérablement la portée.
Il n’existe qu’en trop peud’endroits des espaces permettant aux étudiants de reprendre et élaborer ce qui les aura interrogés dans le stage. Cette mise en place des stages ressemble par trop de côtés à un acting out et le malaise des étudiants n’est que le signe d’un dysfonctionnement symbolique entre les universitaires et les praticiens de la psychologie.
Mais tout commence aussi du côté des professionnels. Du stage ai-je dit, c’est déjà pour me démarquer de ceux qui avancent des stages, c’est-à-dire de ceux qui les positionnent dans le droit fil de l’apprentissage positiviste : quelques stages chaque année, dans chaque secteur, pour que l’étudiant …voit.
Cette méthode me paraît critiquable surtout pour ce qu’elle laisse de côté, c’est-à-dire la spécificité de ce que le stagiaire a à apprendre de sa position qui le situe, à partir de ce qu’il sait, à l’articulation d’un psychologue et de deux institutions : celle où le psychologue le reçoit, celle d’où il arrive. Elle laisse de côté aussi cette question : qu’est-ce que diriger un stage pour un psychologue qui reçoit un stagiaire ? (Encore faut-il le rencontrer. Tout commence aussi pour l’étudiant).
Je laisse de côté toutes desdénégations, évitements, gênes des professionnels qui sont encore nombreux à refuser des étudiants qui seraient susceptibles d’apprendre leur misère. Ils sont nombreux encore à s’en défendre et de la plus subtiles des façons,puisqu’elle prend le visage du libéralisme : « deviens mon ami ; viens rompre ma solitude, fais ce qu’il te plait ». Ce ne sont pas les moins pernicieuses.
Qu’est-ce que diriger un stage ?
C’est d’abord accueillir une demande de celui que j’appelle stagiaire. Cela indique je ne n’aurais certainement pas à l’enseigner, à diriger sa conscience, mais à lui permettre de découvrir ou pour le moins mettre sur la piste qu’au-delà de sa demande qui est très précisément d’en savoir encore plus, du côté des entretiens, des techniques, sur l’institution qu’il a choisie, etc. … C’est autre chose qui le pousse, qui le taraude quelquefois et que c’est justement cela qui officiera quand il travaillera. Les premiers entretiens visent à permettre qu’il s’approprie la demande, d’abord universitaire, et l’élabore pour son propre compte.
Je lui présente ensuite les services, il participe aux réunions, aux premiers entretiens, apprend peu à peu à gérer les demandes qui peuvent lui être faites, pour ceci en fonction des contrats qui me lient aux divers lieux institutionnels. Chaque semaine, nous consacrons un temps que j’appelle temps de symbolisation. Là, le stagairisant évoque ce qu’il a repéré chez les autres, s’engage sur la voie d’une analyse institutionnelle et évoque les effets produits sur lui-même.
Cette dialectisation entre ce temps d’implication et ce temps de symbolisation produit des effets qui permettent de repérer des non-sus mais pas au lieu où ils étaient d’abord attendus. La mise en place de cette méthode (qui signifie en grec cheminement dynamique), je la nomme cadre symboligène. Elle permet de reconnaître le stagiairisant comme sujet et favorise en fonction de ses désirs (toujours préalablement verbalisés), son rôle actif. Il pourra ainsi, au moment qui lui convient (ce n’est jamais le même pour chaque stagiaire), mener un entretien. Ce simple repérage, car il n’est pas question d’aller au-delà (libreau stagiaire d’aller voir de plus près ailleurs et en son temps), permet d’éviter au futur jeune professionnel de rater d’emblée son entrée.
Je mène par ailleurs des stages pour des psychologues en exercice dans le cadre d’une association (A.N.R.E.P.) et je peux garantir que tous ont le sentiment d’avoir manqué quelques chose àun moment précis.
« Mes » stagiairisants savent qu’ils devront passer d’une demande d’emploi où n’est pas exclu le forcing, chacune le sait, à une offre de travail et que c’est de cet écart qu’adviendra le désir de travailler avec eux. L’acte qui suit cette offre de travail, c’est très précisément …. d’attendre.
Et l’on sait combien il est difficile d’attendre quand on a le sentiment de détenir les clés qui permettraient de résoudre les problématiques dans lesquelles sont empêtrées les institutions. Mais quand on y réfléchit d’un peu plus près, ces difficultés sont directement la conséquence du refoulement, voire de la mise à l’écart de ce qui est au fondement de notre pratique. Cela doit nous mettre la puce à l’oreille et nous amener à une certaine prudence.
C’est par la question du transfert que je terminerai. (On peut appeler ce qui est fondement de la pratique du psychologue « interaction » ou « implication », mais c’est bien, en dernière analyse, le transfert qui en est la théorie. Ce qui me paraît essentiel, c’est de re-prendre cette question du transfert quand elle sort de son baquet traditionnel, le divan. Reprendre, car ce concept fut repéré par Freud …. avant le dispositif du divan.
Le transfert quand le psychologue arrive et travaille en institution, c’est ce qui englobe ensemble l’un et l’autre.
Au départ, donc est le transfert et quoi qu’en pense le psychologue … il est attendu …. attendu au tournant d’ailleurs car, comme je l’évoquais précédemment, il arrive à une place qui présentifie justement dans la réalité ce que chacun d’une façon ou d’une autre,selon sa structure, ne veut pas connaître.
Par ailleurs, son savoir, c’est ce que très précisément la pensée occidentale dominée par la démarche scientifique, rejette. (Ce qui me fait dire que c’’est en partie seulement que les résistances aux psychologues sont les résistances du psychologue). Il est simultanément nécessaire que le psychologue le sache mais aussi l’assume.
Nous ne serons jamais intégrés à la même place que les avoirs positivistes (médicaux, sociaux, pédagogiques) mais peut-être là au moment où ils ratent, dans leurs failles, voire leurs faillites. (Ils se leurrent ceux qui, s’accolant une étiquette expérimentale,pensent obtenir une place équivalente). Plus nous avançons en nous-même sur l’essence de notre fonction, plus on repère que la fameuse « crise d’identité du psychologue » n’est pas là où on la croit, mais qu’elle est la conséquence d’une vision superficielle des choses.
A quelle place est donc attendu le psychologue ?
Justement, à une place où le pousse peut-être sa pente naturelle mais aussi sa fonction universitaire : celui qui SAIT, et c’est justement à l’occuper que vous naître pour lui les difficultés. Il pense qu’il faut faire sa place, souvent à n’importe quel prix, et en fait, c’est de s’en garder qu’il sera amené à se la faire .
Eviter d’occuper cette place, c’est se tenir à distance de ce que j’appelle la jouissance institutionnelle, jouissance dont on sait qu’elle s’accompagne toujours d’une certaine douleur, puisqu’elle prend sa source au niveau de la haine fondamentale qui nous habite.
Ce que le stagiairisant doit savoir à la fin d’un stage, c’est se démarquer de cette place qui l’identifie à celui qui sait et de savoir que ce n’est pas son savoir qui est opérant dans sa pratique.
Quand ce moment advient dans le stage, le stagiairisant traverse un moment de flottement, voire un moment dépressif. Le deuil qui s’accomplit alors, tous les cliniciens le savent, est salutaire et inaugural d’une autre et véritable façon d’être clinicien. Plutôt donc qu’une opposition stérile entre la formation universitaire et la professionnalisation, c’est une articulation contractuelle qu’il s’agit de promouvoir. Chaque partie doit savoir ce qu’elle peut transmettre et quelles sont ses limites. Les universitaires doivent renoncer au fantasme du « tout transmettre » alternatif simultanément à une position de puissance mais aussi à une position de démission de leur mandat où la mauvaise conscience ne serait absente.
Les étudiants doivent renoncer au fantasme de « tout attendre des autres » dont ils supposent qu’ils savent mais aussi au fantasme d’une adéquation parfaite entre la formation et ses visées.
Les praticiens doivent renoncer au fantasme du « faire mieux » dans le lieu universitaire. Ils doivent aussi renoncer au fantasme qui consisterait à penser que toutes leurs difficultés pourraient être réduites par des avancées statutaires. A contrario, ils doivent renoncer aussi au fantasme que leurs difficultés pourraient être réduites totalement par l’engagement analytique. C’est à partir de là qu’un véritable dialogue pourra s’inaugurer entre chacune des parties. Car je ne dis pas ici que le psychologue ne doit rien savoir, il doit en savoir le plus possible, mais il doit savoir simultanément que pour être opératoire dans la rencontre clinique, il devra l’ignorer.
Nous sommes psychologues quand nous avons acquis les savoirs qui nous sont dispensés à l’université, nous sommes psychologues quand nous avons acquis les diplômes requis par le Titre mais, et je terminerai là-dessus, nous devenons psychologues cliniciens ou mieux psychocliniciens quand nous nous sommes interrogés sur le désir qui nous a amené à exercer cette profession…. comme un symptôme.
C’est le chemin que je propose,qui peut paraître difficile, mais c’est au-delà que se situe une position clinicienne assumée.